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Au bar de l’oubli et autres textes, Jacques Josse (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera le 07.09.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Cette semaine, Les Livres

Au bar de l’oubli et autres textes, Jacques Josse, éd le Réalgar, 60 pp, 7€

Au bar de l’oubli et autres textes, Jacques Josse (par Gilles Cervera)

 

Josse tonique

Nous parlons de Jacques Josse.

Sa bibliographie est longue de vingt centimètres au moins, l’écart de nos doigts qui couvrent d’est en ouest une carte 1/250000ème de la Bretagne.

Jacques Josse est de cette péninsule.

Il est de ces vents de mer et de terre, à leur point de rencontre. Là que le natif de Lanvollon écrit.
On ne compte pas les biblios en centimètres, évidemment. Plutôt en titres. Lire ces titres dit beaucoup, ce n’est pas qu’une liste. C’est un monde, le monde jossien :

Tachée de rue la blessure, Fabrique, Carnets de brume, Des voyageurs égarés, Un habitué des courants d’air, Café Rousseau, De passage à Brest, Les buveurs de bière, Cloués au port, Gwin Zegal, Terminus Rennes, Retour à Nantes, Liscorno, J’ai pas mal d’écume dans le cigare, Au célibataire retour des champs, Comptoir des ombres, Chapelle ardente, Vestiaire de la mémoire.

On lit dans cette enfilade de titres étagés sur une quarantaine d’année un enracinement, des lieux-dits, une langue et un tropisme breton. Si l’on serre le cadre, il y a des gens, des figures, des hommes (surtout des hommes), aussi des femmes qui, après le labeur, se posent.

Au bar de l’oubli.

Ce dernier livre qu’on lit. Dans lequel on se faufile.

Auquel on s’accoude.

Jacques Josse écrit de texte en texte, en prose, un long poème nostalgique, une sorte de bourdon de cornemuse, en basse continue. Il raconte le fond des choses, le fond des verres et celui qui se voit le mieux, dans les Duralex du fond des rades : le dépôt. Ce qui se dépose.

Ce qui s’est déposé.

Là, il écrit ce qui se boit et se lit quand on regagne ses pénates, un peu chargé. On a marché, on titube un peu, on se cogne aux roches qui saillent, les pieds s’ensablent, l’équilibre est précaire. Jusqu’au lit où, comme une masse, on s’endort.

Quand il s’allongea sur le lit, celui-ci se mit à tourner – et lui avec- à une cadence effrénée, telle une toupie folle qui l’expédia, en quelques secondes, du roulis plein la tête et un filet de bave collé au coin des lèvres, dans un sommeil de brute

La langue de Josse est souple, simple, offerte. Le bar se dressait au bout des terres, à l’extrémité d’un plateau légumier. Perché sur une esplanade rocheuse, il surplombait une mer froide et agitée.

Josse explore l’épopée ordinaire, des ombres nocturnes et des bras chargés de mots. Il écrit pour les muets que le vin fait parler aux heures pâles de la nuit, comme disait Léo Ferré, voisin de l’anse Du Guesclin.

Il écrit dans l’époque et contre elle : Une bise glaciale lui mordait les joues. Les turbulences du moment, y compris celles jouant avec son propre équilibre, n’étaient que broutilles comparées à ce qui se passait en Europe de l’Est, où le président russe avait ordonné à son armée d’envahir et d’annexer l’Ukraine. Josse vient et reste près du bas, il marche et pense avec les opprimés. Il écrit la beauté des perdus.

Josse est un poète qui ne vit que dans cette confrérie de ceux qui écrivent, disent, se taisent et dont l’haleine n’est pas que de sel et d’iode. Georges Perros l’enchante et Tristan Corbière, autre maigre coucou. Sa galerie de portraits nous plait. C’est la nôtre ! Sauf que sa Bretagne donne sur l’Amérique, la porte en face qui lui est connue. Tous au bar ! Dont d’autres qui l’étaient beaucoup moins, n’ayant fait qu’effleurer le petit monde littéraire avant de prendre la poudre d’escampette ou d’en être éjectés. Il repéra, pêle-mêle, quelques figures célèbres : un Anglais familier des cantinas mexicaines, un poète gallois en exil au Cheval Blanc à New York, un Belge en cavale, un Autrichien ayant fui le nazisme pour s’établir (et mourir) à Paris, une romancière à col roulé…

Liste non exhaustive.

Évidemment que le col roulé en rappelle quelqu’une ! Bon. Le jeu de piste n’est pas le genre de la maison Josse. La maison Josse est un bistrot péninsulaire des falaises, dont le phare du Taureau balaye avec régularité de son pinceau clair la devanture. Comme la chapelle d’Yvon Le Men dont la clef est au café d’en face, le bistrot Josse est toujours ouvert.

Fidèle au Lebrizien Bretagne est monde, Josse ouvre aux Palestines son bar de nuit. Il épèle l’universel en sirotant l’élixir d’ici : la poésie blanche, brune ou rousse.

Au bar, les pompes tournaient à plein régime. Les tireurs en tablier bleu s’activaient. Ils rinçaient les verres, les remplissaient d’une traite et coupaient la mousse au couteau.

L’imparfait rajoute à l’épique. Le narratif est prolétaire avec les ailes les plus littéraires.

En Bretagne, Jacques Josse est toujours là, coin de rue, frôlement de porte, il est discret. C’est le passant aux longs cheveux et à la barbiche éternelle. À travers ses lunettes rondes, on voit les bourgs et les champs comme à travers des loupes, ou ce sont les embruns qui déforment ce qu’il voit, au plus précis et au plus lyrique. Comme si autrefois était maintenant et qu’au bar de l’oubli, en Modiano des ribines, rien jamais n’échappait au souvenir, donc à l’imparfait.

À l’extrémité Ouest, le phare des Héaux répondait du tac au tac à celui de l’île d’Harbour en affûtant ses ciseaux dentelés sur la crête des vagues.

Touristes, ne venez pas en Bretagne, il fait trop chaud, trop sec. La mer y devient tiède. Lisez Josse. Tonique !


Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe