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Apologie du Vivant, Ingrid Brinsolaro (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 10.06.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Editions Douro

Apologie du Vivant, Ingrid Brinsolaro, éditions Douro

Apologie du Vivant, Ingrid Brinsolaro (par Murielle Compère-Demarcy)


Le 7 janvier 2015, lors de l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, le policier Franck Brinsolaro est assassiné alors qu’il assure la protection du directeur de la publication, Stéphane Charbonnier, dit Charb. Franck Brinsolaro meurt en service. En une poignée de minutes, la vie d’Ingrid Brinsolaro et celle de ses enfants basculent irrévocablement du côté de l’absence, de la sidération et des plaies vives.

Mais le livre d’Ingrid Brinsolaro ne relève ni du simple témoignage commémoratif ni d’une chronique du drame national. Ce récit intime, profondément bouleversant, s’inscrit ailleurs : dans cet espace fragile où l’écriture tente non de refermer la blessure, mais d’habiter la survivance. L’autrice compose une véritable apologie du Vivant, une méditation lumineuse et douloureuse sur ce qui demeure lorsque la mort a tout ravagé sur son passage.

Ce qui frappe immédiatement dans ce texte, c’est sa retenue. Ingrid Brinsolaro ne cherche jamais l’effet. Elle avance à pas lents au milieu des décombres de l’après-attentat, dans ce temps déserté qui succède au vacarme médiatique, lorsque les caméras s’éloignent et que les victimes demeurent seules avec leur drame. Là réside sans doute la puissance singulière de ce livre : dans sa manière d’explorer le silence après la catastrophe.

J’évoque le long chemin parcouru au milieu des décombres, le voyage de l’après, lorsque les victimes se retrouvent seules avec leur drame, entourées du néant (...) »

Ces mots disent l’essentiel. Le témoignage d’Ingrid Brinsolaro est celui d’une errance lente parmi les souvenirs, les fragments d’existence arrachés à la violence terroriste, les objets, les gestes, les présences devenues soudain irréelles. Mais cette traversée du deuil ne cède jamais totalement à l’effondrement. Quelque chose résiste. Une sève ténue. Une persistance intérieure.

Et cette résistance passe par le vivant.

Entre les murs de la maison familiale en Normandie, au contact des arbres, des oiseaux, de la terre retournée par les mains, l’autrice découvre peu à peu une possibilité de réconciliation avec le monde. La nature devient ici bien davantage qu’un décor : elle constitue une force régénératrice, presque une respiration cosmique opposée à la monstruosité humaine. Face à l’irruption de la barbarie, le végétal, le paysage, la lumière offrent une autre temporalité, une autre manière de continuer malgré tout.

Le livre est traversé par la présence tutélaire d’Emily Dickinson, dont les vers accompagnent Ingrid Brinsolaro dans sa remontée vers la vie. Dickinson apparaît moins comme une référence littéraire que comme une compagne de veille, une sœur d’âme guidant l’autrice dans cette traversée intérieure du chagrin.

J’aime le génie de Dickinson, qui nous entraîne à la rencontre du vivant. Son œuvre donne le signal de départ à notre peine, comme la sirène du paquebot au moment de larguer les amarres. Elle nous emmène dans une traversée allégorique de nos chagrins (...), portée par une certaine allégresse.

Cette allégresse paradoxale constitue l’un des plus beaux mouvements du livre. Car Ingrid Brinsolaro ne nie jamais la violence de la perte. Elle écrit au contraire depuis cette béance irréparable : celle laissée par la mort d’un époux, d’un père, victime d’un attentat frappant au cœur même de la liberté d’expression. Elle regarde en face « l’existence, sur terre, d’une monstruosité ». Elle ne détourne ni les yeux ni les mots.

Et pourtant, au milieu de cette nuit, quelque chose continue d’appeler la vie.

Le vivant fonctionne comme l’amour. Tout commence par une rencontre fortuite : une forêt, un arbre, une plage, un lac. (...) Le vivant s’amoncelle en nous (...) Il remplit, il comble une brèche (...) L’impression d’être en vie est absolue (...) Elle est sans condition.

Rarement sans doute un texte consacré au deuil aura exprimé avec une telle justesse cette coexistence entre la douleur et la renaissance intérieure. La mémoire, ici, ne sert pas uniquement à préserver les disparus du néant ; elle devient un travail lent de réparation, soulevant des strates enfouies du passé dans ce vestibule à ciel ouvert qu’est la nature elle-même. Ingrid Brinsolaro tresse son récit dans les branchages symboliques d’une tonnelle du recueillement, second ciel humain traversé d’oiseaux, de vent et de sève renaissante.

Je parle d’une période qui s’achève et d’un chemin vers la réconciliation.

Cette phrase pourrait résumer toute la trajectoire du livre. Car il ne s’agit jamais d’oublier. Les plaies vives demeurent. Les souvenirs reviennent par vagues. Le manque traverse chaque page. Mais l’autrice refuse que ses enfants héritent uniquement du drame. Elle cherche au contraire à transmettre autre chose : une fidélité à la beauté fragile du monde, une manière de continuer à aimer malgré l’irréparable.

Ce témoignage bouleverse précisément parce qu’il échappe à toute posture. Ingrid Brinsolaro ne monumentalise pas la souffrance. Elle l’écrit dans sa nudité la plus humaine : les jours vides, la fatigue, les silences, les gestes infimes qui permettent de tenir encore debout. Son livre devient alors non seulement un acte de mémoire, mais aussi un acte de transmission et de résistance.

Résister à la haine. Résister à l’effacement. Résister à la tentation du néant.

Dans un monde saturé de violences et d’images consumées aussitôt apparues, ce texte prend le parti rare de la lenteur, du recueillement et de l’attention au vivant. C’est ce qui le rend profondément poignant. Et durablement habité.


© Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy (pseudo MCDem.) après des études à Paris-IV Sorbonne en Philosophie et Lettres et au lycée Fénelon (Paris, 5e) en École préparatoire Littéraire, vit aujourd'hui à proximité de Chantilly et de Senlis dans l’Oise où elle se consacre à l'écriture.

Elle dirige la collection "Présences d'écriture" des éditions Douro.

 

Bibliographie

Poésie

  • Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009
  • Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection "Encres blanches", 2014
  • Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection "Encres blanches", 2014
  • Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015
  • La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature Chiendents, no 78, 2015
  • Trash fragilité, éditions Le Citron gare, 2015
  • Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015
  • Je tu mon AlterÈgoïste, préface d'Alain Marc, 2016
  • Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016
  • Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016
  • Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017
  • Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. « Parole en liberté », 2017
  • Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018
  • ... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, collection "Encres blanches" , n°718, 2018
  • L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. « La Main aux poètes », 2018
  • Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019
  • Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. « L'Or du Temps », 2019
  • Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019
  • L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. « Les 4 saisons », 2020
  • Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020
  • Werner Lambersy, Editions les Vanneaux ; 2020
  • Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda; 2021
  • Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, 2021 avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier.
  • l'ange du mascaret, Editions Henry, Coll. Les Ecrits du Nord ; 2022. Prélude et Avant-Propos Laurent Boisselier.
  • La deuxième bouche, avec le psychanalyste-écrivain Philippe Bouret, Sinope Editions ; 2022. Préface de Sylvestre Clancier (Président de l'Académie Mallarmé).
  • L'appel de la louve, Editions du Cygne, Collection Le chant du cygne ; 2023.
  • Louve, y es-tu ? , Editions Douro, Coll. Poésies au Présent ; 2023.