Antonin Artaud, le visionnaire hurlant, Laurent Vignat (par Murielle Compère-Demarcy)
Antonin Artaud, le visionnaire hurlant, Laurent VIGNAT, éditions du Jasmin
Ecrivain(s): Antonin Artaud
"Comète colérique", Antonin Artaud demeure cet astre en combustion perpétuelle dont les fragments irradiants traversent encore notre présent culturel, philosophique et politique. Avec Antonin Artaud : le visionnaire hurlant, Laurent Vignat signe bien davantage qu’une biographie : il compose le roman halluciné d’une existence impossible à circonscrire.
L’entreprise relevait pourtant d’un paradoxe presque insurmontable. Comment raconter celui dont Jacques Prevel disait qu’on ne pouvait même « imaginer qui il était » ? Comment approcher un homme qui écrivait : « Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère, et moi » ? Là réside précisément la force du livre de Laurent Vignat : ne jamais prétendre enfermer Artaud dans une vérité biographique définitive, mais épouser au contraire les lignes de fracture, les convulsions, les métamorphoses incessantes de cet être réfractaire à toute assignation.
L’auteur accomplit ainsi une triple réussite. Il transforme d’abord la matière biographique en un récit d’une remarquable fluidité romanesque, tendu, vivant, presque fiévreux. Il offre ensuite à l’ouvrage une préface de Serge Malausséna dont l’intensité semble parfois prolonger elle-même le souffle artaudien. Enfin — et c’est sans doute le plus difficile — il parvient à approcher cette existence sans jamais réduire Artaud à une figure clinique, à un mythe littéraire ou à une légende de la folie.
Le choix du présent de narration contribue puissamment à cette impression de proximité vibrante : Artaud ne fut pas, il est. Il traverse les pages dans une sorte d’éternel présent incandescent. Quant à la brièveté des chapitres, elle imprime au livre un rythme nerveux, presque cinématographique, suscitant chez le lecteur un désir constant de poursuivre, comme happé par la trajectoire imprévisible de cette vie lancée à pleine vitesse contre son époque.
Artaud, « le fada », le « Mômo » — ainsi qu’on pourrait le nommer dans le Marseille dont il est issu — devient sous la plume de Laurent Vignat une comète hors du temps, cette « calcination absolue » évoquée par Prevel, traversant avec fulgurance le ciel de nos vies vécues.
Nous suivons alors Artaud depuis sa naissance à Marseille, fils d’Euphrasie Nalpas et d’Antoine-Roi Artaud, élève du collège du Sacré-Cœur, déjà acteur, metteur en scène et poète en herbe dès l’enfance. Très tôt surgissent les douleurs : les migraines atroces qui l’assaillent dès l’âge de quatre ans et demi — ces souffrances qu’il décrira plus tard comme des « stries d’ongles magiques » dans L'Ombilic des limbes — puis la perte traumatique de sa sœur Germaine, morte à sept mois, figure spectrale revenant hanter le « Préambule » de 1946. Le livre montre admirablement comment ces blessures originelles deviennent chez Artaud des foyers de transmutation poétique.
Puis vient la montée à Paris, quittant l’adolescence marseillaise pour entrer dans la brûlure. Toute la vie d’Artaud semble alors orientée vers cette combustion intérieure qui consumera autant l’homme que l’œuvre — une œuvre débordant largement les limites d’une seule existence humaine.
Autour de lui gravitent les grandes figures de l’avant-garde : André Breton, Robert Desnos, Jean Cocteau, Pablo Picasso, Anaïs Nin, Jacques Lacan, mais aussi les ombres tutélaires de Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Edgar Allan Poe, Percy Bysshe Shelley ou encore Lewis Carroll, qu’Artaud traduisit et dont les univers participèrent à nourrir sa vision du langage comme champ de déflagration mentale et corporelle.
Mais l’un des grands mérites de cette biographie est surtout de rendre à Artaud sa puissance visionnaire contemporaine. Par-delà le cliché du « poète fou », Laurent Vignat révèle un penseur en avance sur son temps : inventeur d’un théâtre total, organique et cru, pressentant un cinéma sensoriel, dénonçant les idéologies meurtrières du XXe siècle, le colonialisme occidental, les mécanismes productivistes du capitalisme et la violence normative de la psychiatrie.
Après les années d’internement et les électrochocs, Artaud apparaît plus que jamais comme celui qui fit vaciller les certitudes psychiatriques elles-mêmes. Son corps devient le lieu d’une insurrection contre toutes les entreprises de normalisation de l’être humain. Sa parole demeure une secousse métaphysique.
Chez Laurent Vignat, Artaud n’est jamais figé dans l’admiration patrimoniale. Il reste un foyer incandescent. Une voix prophétique dont les éclats continuent de traverser notre époque inquiète comme autant de fragments de lave encore en fusion.
© Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)
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