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Allez-y voir, Ecrits sur la peinture, Raymond Queneau (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 21.05.24 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Arts, Essais, Gallimard

Allez-y voir, Ecrits sur la peinture, Raymond Queneau, Gallimard, mars 2024, 208 pages, 21 €

Edition: Gallimard

Allez-y voir, Ecrits sur la peinture, Raymond Queneau (par Charles Duttine)

 

Les lunettes de Raymond Queneau

Les photographies que nous connaissons de Raymond Queneau nous le représentent toujours chaussé de lunettes, certaines fines et d’autres souvent cerclées de montures épaisses. Qu’il fût myope n’est pas le problème, mais notre poète facétieux a toujours su se démarquer par son regard. Voyait-il le monde comme le sens commun ? Certainement pas. Quel regard portait-il sur l’art et notamment la peinture ? Il faut aller y voir, comme le propose l’ouvrage qui rassemble nombre de ses écrits sur des peintres qu’il a côtoyés.

L’ouvrage au titre engageant, Allez-y voir, recollecte des textes de Queneau écrits en revues, dans des catalogues, préfaces ou autres monographies. Ils sont présentés d’une manière chronologique de la fin des années vingt jusqu’aux années soixante-dix. Ce sont des textes sur divers peintres, ceux qu’il a aimés particulièrement, Juan Miró, Jean Dubuffet, Elie Lascaux, par exemple. On y découvre un Queneau amateur d’art, bien perspicace dans ses avis.

Pour en revenir à ses lunettes, Queneau porte un regard d’analyste. Lui qui connut une profonde dilection pour les mathématiques, il aborde avec une intelligence discursive les œuvres d’art. Par exemple, à propos de Miró, il nous affirme avec justesse que ses toiles ne relèvent pas de l’abstraction. Elles comportent toutes sortes de signes proches des idéogrammes chinois, de « l’art primitif » ou des dessins d’enfant. Il faut savoir « déchiffrer » tous les caractères sur la toile, « apprendre le Miró » ou encore décrypter tout le « dictionnaire des signes miresques ». Ces signes forment comme des « petites équations » pour reprendre une expression de Michel Leiris à propos du peintre catalan. Queneau fait ainsi de Miró « un poète préhistorique » comme il l’écrit, dont les toiles font écho aux peintures rupestres, figuratives et magiques ; des œuvres dont l’écriture demande une exégèse.

Derrière ses lunettes, son regard sur l’art invite également à l’émerveillement, une disposition trop souvent engourdie et paralysée de nos jours. « Un peintre n’est reconnu, écrit-il, que lorsque les poètes viennent chanter devant ses toiles ». Les peintres nous apprennent à voir. Ils nous révèlent « dans l’univers ce que l’œil commun ne sait y voir ». Nous avons grand intérêt à les fréquenter, à découvrir la « grâce » de leurs œuvres. Derrière la superficie de leurs toiles, c’est toute une profondeur qui s’exprime. Chez certains, il y a de la profondeur par-delà leur légèreté ; ils sont superficiels par profondeur, comme disait Nietzsche à propos des Grecs.

Méfions-nous donc des clichés et des étiquettes. Ainsi à propos de l’œuvre d’Elie Lascaux, on la qualifierait hâtivement et avec mépris de peinture naïve. Et pourtant, voici ce qu’en dit Raymond Queneau avec des mots magnifiques : « Il y a chez Elie Lascaux quelque chose de la sagesse des peintres extrême-orientaux. Le réel a pour lui la fragilité des ailes de papillon dont la poudre reste attachée aux doigts trop grossiers qui veulent les saisir ». Une façon de « chanter » poétiquement devant les toiles.

Si les peintres sont des éducateurs, il faut savoir saisir leur langage, un idiome riche de sensibilité et de fraîcheur qui s’enracine dans l’enfance, une enfance retrouvée dont on sait le caractère de génie. Il n’est pas question pour autant de parler ici d’infantilisme, comme a pu le faire André Breton avec lequel Queneau avait pris une distance critique. Mais il faut reconnaître que les créations picturales et toutes créations vont puiser dans ces parts profondes, mystérieuses, merveilleuses, sensibles, comme des formes de géographies ou d’histoires intérieures que l’on recouvre à tort d’un voile opaque.

Auprès des peintres, on peut donc réapprendre à voir d’une manière neuve. Avec eux, nous sommes loin d’une fête de l’intellect pour reprendre la célèbre expression de Paul Valéry ; au contraire, en suivant Raymond Queneau, c’est à une « fête du voir » que nous invitent les créateurs, comme le dit d’ailleurs Stéphane Massonet qui a établi avec une grande rigueur l’édition de ce livre.

On conseillera donc la lecture de cet opuscule, bien riche qui nous suggère des pistes et autant de chemins vers le mystère de la création picturale.

 

Charles Duttine

 

Né au Havre le 21 février 1903, Raymond Queneau est romancier, poète, dramaturge et mathématicien. Il fait ses études au lycée du Havre puis à la faculté des Lettres de Paris. Après avoir fréquenté le groupe surréaliste, dont il subit l’influence, il entre en 1938 aux Éditions Gallimard où il est lecteur, traducteur de l’anglais puis membre du comité de lecture. Cofondateur de l’OuLiPo, membre de l’Académie Goncourt à partir de 1951, il a également dirigé l’Encyclopédie de la Pléiade. Parmi ses nombreuses œuvres, citons : Exercices de style Zazie dans le métro Les Fleurs bleues. Il meurt à Paris le 25 octobre 1976.



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A propos du rédacteur

Charles Duttine

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Charles Duttine enseigne les lettres et la philosophie, après avoir étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, Au Regard des Bêtes et un récit romanesque Henri Beyle et son curieux tourment.

Son dernier ouvrage (deux novellas) L’ivresse de l’eau suivi par De l’art d’être un souillon vient de paraître aux Editions Douro. Il publie régulièrement dans de nombreuses revues littéraires.