Albert Camus d'une rive à l'autre, Collectif (par Murielle Compère-Demarcy)
Albert Camus d'une rive à l'autre, Direction littéraire : Marie-Claude San Juan, Éditions Unicité, 2026
Publié après trois années d'élaboration, Albert Camus d'une rive à l'autre réunit vingt-deux auteurs autour d'une même interrogation : que nous dit encore Camus aujourd'hui ? Plus de soixante ans après sa disparition tragique, sa pensée continue d'éclairer une humanité traversée par les crises identitaires, les conflits de mémoire et les déchirures politiques.
Dans sa préface, Camus : le juste milieu, le milieu juste, Karim Akouche rappelle qu'il existe des êtres dont la présence survit à leur mort. Citant un proverbe de sa terre natale : « Il est des vivants qui sont morts, et des disparus qui vivent plus que jamais », il affirme que Camus appartient à cette seconde catégorie. Ses romans, son théâtre, ses chroniques et ses carnets accompagnent toujours ceux qui cherchent un chemin entre justice et liberté, fidélité à soi et ouverture aux autres.
L'originalité de cet ouvrage tient au regard porté sur Camus par des auteurs aux parcours multiples : universitaires, journalistes, poètes, romanciers ou artistes. Tous entretiennent avec lui une relation intime. Ils ne voient pas seulement le Prix Nobel universellement reconnu, mais un proche, « un grand cousin, un vieux frère », un homme partagé entre deux rives.
Au-delà de la diversité de leurs parcours, les auteurs semblent unis par une même blessure : celle de l'exil, réel ou intérieur. Tous ont dû composer avec des héritages multiples, parfois contradictoires, et avec le sentiment d'appartenir simultanément à deux rives sans jamais pouvoir s'établir définitivement sur l'une d'elles. C'est peut-être là que Camus leur devient si proche : il a vécu cette déchirure avant eux. Son œuvre leur offre moins des réponses qu'une manière d'habiter cette fracture sans renoncer ni à la mémoire ni à l'espérance.
Car Camus fut lui-même un être déchiré. Né en Algérie française, il grandit dans cette faille géographique et historique où se rencontrent et s'affrontent plusieurs appartenances. Son cœur battait pour l'Algérie, son esprit se nourrissait de la France, et il fut toute sa vie sommé de choisir entre les deux. Choix impossible : opter pour l'une revenait à trahir l'autre.
Cette blessure identitaire irrigue toute son œuvre et conduit Karim Akouche à poser deux questions troublantes. Pourquoi, dans L'Étranger, tous les personnages portent-ils des noms à consonance européenne – Meursault, Marie Cardona, Raymond Sintès ou Salamano – alors que le roman se déroule en Algérie, tandis que « l'Arabe », victime du meurtre, demeure sans nom ? Et pourquoi la ville d'Oran, décor majeur de La Peste, fait-elle surgir la question de son appartenance symbolique : est-elle seulement algérienne ou demeure-t-elle aussi, dans l'imaginaire de Camus, une ville française ?
Ces interrogations ne sont pas des incohérences. Elles révèlent le drame intime d'une génération tiraillée entre plusieurs héritages et plusieurs récits nationaux. Camus, comme nombre de ses contemporains, a vécu dans cet entre-deux où les identités se superposent sans jamais se confondre. Karim Akouche évoque ainsi le passage d'une injonction à une autre : après « Nos ancêtres les Gaulois », imposé par le colonisateur, vint « Nos ancêtres les Arabes ». Entre ces deux récits, chacun doit construire sa propre histoire.
Mais la force de Camus ne réside pas seulement dans sa capacité à exprimer les déchirements d'une époque. L'Étranger aborde des questions essentielles sur l'identité, l'absurde et notre rapport à la finitude. « En chacun de nous réside un Meursault, tapi dans nos insondables fissures », écrit Karim Akouche. Car nous sommes tous des étrangers dès notre naissance.
L'œuvre de Camus ne se consomme pas comme des bouquins de gare et ne s'aborde pas avec un biais idéologique. Elle s'explore en long et en large et nous plonge au cœur de la vulnérabilité humaine. Chaque page tournée offre des réponses tout en soulevant de nouvelles questions, car la vérité, chez l'auteur de L'Homme révolté, n'est jamais achevée. Elle demeure une idée en mouvement, un idéal que l'on approche sans jamais le saisir pleinement. C'est peut-être là le secret de sa permanence et la raison pour laquelle Camus reste, aujourd'hui encore, un compagnon de route indispensable.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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