Ainsi parlait George Sand (par Marc Wetzel)
Ainsi parlait George Sand - Dits et maximes de vie choisis et présentés par Pascale Auraix-Jonchière - Arfuyen, 192 pages, avril 2026, 14€
"Tout le monde a droit à la beauté et à la poésie de nos forêts, de celle-là particulièrement (la forêt de Fontainebleau), qui est une des plus belles choses du monde, et la détruire serait dans l'ordre moral une spoliation, un attentat vraiment sauvage à ce droit de propriété intellectuelle qui fait de celui qui n'a rien que la vue des belles choses, l'égal, quelquefois le supérieur de celui qui les possède" (fragment 395)
Quand elle évoque l'écrivain qu'elle est, George Sand place son talent et son style loin derrière son coeur et sa raison : "Le luxe des mots ne me touche pas comme la vérité des sentiments et la netteté des idées" (fr.217). Bref : elle n'écrit pas pour écrire. Alors pour quoi ? Sa réponse est si simple et forte qu'elle s'étonne de la question, et dit : pour rendre compte de la vie naturelle, et en instruire directement et incessamment notre liberté d'esprit, car :
"Toutes les fois qu'un cerveau humain sera le miroir de la nature, il n'y a pas de danger qu'il s'en acquitte comme une machine" (fr.223).
Elle avoue même, vers la fin de sa vie, avoir abusé de ce "miroir". Car littéralement elle ne retient plus d'elle que ce qu'elle a contemplé et compris de la nature. C'est cet anti-narcissisme accompli qu'elle formule - comme on l'espérait bien - en poète. Voici comment :
"Je suis devenu un miroir où mon propre reflet s'est effacé (...) Quand j'essaye de me regarder dans ce miroir, j'y vois passer des plantes, des insectes, des paysages, de l'eau, des profils de montagnes, des nuages, et sur tout cela, des lumières inouïes" (fr.408)
C'est que parler chez elle d'un "amour de la nature" serait bien restrictif. Elle ne l'aime pas (parce que, dit-elle, l'amour n'est qu'humain, et aimer autre chose que l'humanité serait se montrer inhumain : c'est Musset, Chopin, Flaubert qu'elle a aimés !). Mais elle la révère, la médite, l'accompagne dans son aventure totale et perpétuelle. "L'espérance" qui ne décevra jamais et suffit toujours prend pour objet, chez George Sand, la Nature, car celle-ci témoigne de "la vitalité inépuisable de l'univers"; ainsi quiconque prend part à cette vitalité et la célèbre est assuré, puisqu'il "sent" alors "que tout lui survit", de "se survivre à lui-même" (fr.431). Cette vitalité est pour elle le génie chlorophyllien de la plante, dont les feuilles savent transformer directement l'énergie solaire en la leur. Cette verdeur auto-créatrice, elle l'appelait familièrement "verdure", et le terme apparaît deux fois dans ce petit livre, une première pour saluer l'humble et tenace fécondité de son Berry :
"Cette verdure vivace est dure et j'aime mieux un ruisselet du Berry avec sa mousse et son cresson, que ces torrents où rien ne coule ni ne pousse" (fr.341)
et la seconde (et forcément dernière) fois, sur son lit de mort (juin 1876), où le dernier mot entendu d'elle a été : "Laissez verdure" (fr.456)
Si elle n'est pas avare de notations artistiques ou intellectuelles sur sa propre activité, elle répugne à "faire du public" son "confident intime" (fr.165) car - estime-t-elle franchement - ouvrir les mystères de son coeur (fr.164) à des hommes peut-être "plus mauvais que nous" entrainerait de "mauvaises leçons" ! Mais les confidences qu'elle aime relayer sont les secrets de la nature elle-même (elle s'est toujours rêvée, comme Rousseau, musicienne et botaniste), car leur révélation ne peut trahir personne : les processus naturels, partout exposés, se distillent ces prétendus secrets à eux-mêmes pour se pérenniser. Si "tout chante et tout parle dans l'univers" (fr.323) cela se fait sans mensonge (ni d'ailleurs véracité !), car la nature n'affirme que sa réalité, sans avoir à se juger ou commenter jamais elle-même, car elle "exprime le fait de l'existence sans le comprendre". La nature, écrit-elle, ne peut (au contraire de nous) exister trop ou trop peu, c'est-à-dire se fatiguer ou se languir d'elle-même, car (fr.333) elle n'a pas, elle, d'assistante de production ni d'auxiliaire de conception : elle n'a qu'en elle (et non, comme les humains, qui tiennent leurs procédés et savoirs archivables hors d'eux-mêmes) la science de ses propres efforts et l'art de ses élans. Elle est la grande et mystérieuse Autonome pré- et post- humaine, qui n'a, elle, ni moyens ni loisir de se forger et fantasmer une providence ad hoc, ou une Source tutélaire :
"La terre, la mer, le ciel sont le résultat d'une science plus abstraite et d'un art plus inspiré que nos œuvres humaines" (fr.358)
La vie naturelle paraît à l'auteure comme une matière se dotant des moyens de sa propre progression, et "l'âme" est ainsi, non une exception pensante, mais une commune relance d'existence, également loisible, et comme solidairement partagée. Si les âmes, ainsi, ne devaient pas aller plus loin que leurs vies, ce serait vrai aussi des humains ; et si elles se relançaient pour d'autres carrières, ce serait vrai alors de tous les êtres animés. Ainsi (plus proche ici de Diderot que de Leibniz ) :
"Si notre âme se dissipe et s'éteint avec les fonctions de l'être matériel, nous ne sommes rien de plus que la plante et le mollusque ; si elle est immortelle et progressive, le jour où nous serons anges, le mollusque et la plante seront hommes, car la matière est également progressive et immortelle" (fr.364)
C'est là le fondement même - tout simple et puissant en elle - des convictions socio-politiques (socialistes : "Jusqu'à mon dernier souffle, je serai pour le pauvre", fr. 177) de tout son parcours : si la démocratie lui paraît un mouvement si naturel dans les associations humaines, c'est que la nature lui paraît être elle-même un immense mouvement démocratique dans son devenir inépuisablement partagé, et l'espèce de fraternelle vaillance de son "travail". Quelques formules de l'année 1872 (un an après cette Commune de Paris, qui a tant bouleversé notre révolutionnaire non-violente) montrent ainsi son très singulier et précieux discernement "écologique" :
"Il y a une question qu'on n'a pas assez étudiée et qui reste très mystérieuse : c'est que la nature se lasse quand on la détourne de son travail (...) Il est temps d'y songer, la nature s'en va (...) Quand la terre sera dévastée et mutilée, nos productions et nos idées seront à l'avenant des choses pauvres et laides qui frapperont nos yeux à toute heure" (fr.400-402)
Précisément parce que (sous l'impulsion première d'un Dieu ou non, peu importe) la Nature n'existe qu'en pouvant se transformer en elle-même, "toute chose est un élément de transformation" (fr.435) : l'appel de lumière et le besoin d'agir sont les "sourdes pulsations" de la réalité des êtres, et c'est pourquoi "l'homme désire, l'animal et la plante aspirent, le minéral attend" (fr.436). Même si la vie n'est pas le tout de la nature, la vie est ce qui, dans la nature, "se sert de tout" - car "cette fée ne laisse rien perdre" (fr.445)
Trois conséquences, aussitôt, sur la sagesse de vie :
D'abord sa valorisation sans trêve et sans réserve du paysan, de "la population rustique", qui, comme la motte de terre que celui-là travaille, n'attend qu'un rayon de soleil pour devenir féconde (fr.168). Le paysan, estime-t-elle, est l'homme qui sait vivre de cela même dont il doit se défendre ("Même dans sa chaumière, le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent qui enveloppent ces fragiles demeures", fr.206). Les campagnards sont d'anodins "sorciers" qui, comprenant sans concepts comment la vie procède, s'assimilent eux-mêmes à ce que leur travail fait vivre :
"La terre que l'homme cultive lui-même lui est aussi personnelle que son vêtement" (fr.257). C'est ainsi (fr.263) que le paysan "n'a d'autre histoire que la tradition" (qu'il suit comme terreau de fécondité du sens) "et la légende" (qu'il projette devant lui par sa capacité à se rendre sensible ce qu'il croit, rêve ou médite, fr.264).
D'où ce merveilleux paradoxe : "Le paysan est, si l'on peut dire, le seul historien qui nous reste des temps anté-historiques" (fr.292). Mieux, toujours, vaut donc, pour George Sand, l'ignorante confiance du paysan dans la loi du renouvellement (fr.372) que la savante assurance de l'industriel en l'obsolescence de ce qu'il exploite (fr.289).
En second lieu, bien sûr, la leçon que l'auteure tire de cet art qu'a la nature de se passer sans garantie ni retour pour les êtres qui la forment : leçon que la sagesse accommode à notre vieillesse (qui est le fait, tout normal, de s'être longuement passé) et à notre mort (qui n'est qu'un changement, tout aussi naturel, de titulaire de l'action d'être, fr.319). Il existe, écrit-elle, le "voyage enchanté" d'un "passage d'une vie humaine à travers la nature" - et c'est ... d'un herbier qu'elle parle ici ! - mais nous pouvons, de même, dans la piété posthume à l'égard d'ancêtres cueillis par le temps, "sanctuariser" les "amis envolés", dont la teneur en nous pourra, tel le parfum des fleurs séchées, "s'épurer en se condensant". La seule chose invivable dans une mort, écrit-elle rudement, serait de laisser derrière soi un monde invivable, de ne pouvoir pas léguer aux autres une "vie possible" (fr.376).
Enfin, puisque l'évolution naturelle n'est qu'un immense voyage de la réalité vers elle-même, adoptons ce que l'existence humaine peut en adapter. D'où sa maxime : "La vie est un voyage ; rendons-le utile, s'il est pénible" (fr.373).
On n'aura ici retenu que peu de thèmes de ce pourtant très riche ensemble, bien présenté et organisé par Pascale Auraix-Jonchière. Georges Sand "a de la tête" comme disait son admirateur Alain, et son coeur est magnifique. Il faut revenir la lire.
"Comme la goutte d'eau que le soleil irise, nous avons des reflets, des projections immenses dans l'espace. Et moi, pauvre atome, quand je me sens arc-en-ciel et voie lactée, je ne fais pas un vain rêve. Il y a de moi en tout, il y a de tout en moi " (fr.411)
Et toujours aussi, en elle, il y a cette lucidité soucieuse de ne pas blesser nos aveuglements ("Il serait temps d'avoir des lumières qui ne fussent pas des torches d'incendie" !, fr.345)
Marc Wetzel
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