Ainsi parlait George Orwell (par Marc Wetzel)
Ainsi parlait George ORWELL - Dits et maximes de vie choisis et traduits de l'anglais par Thierry Gillybœuf - Édition bilingue - Arfuyen, 224 pages, janvier 2026, 15€
Qu'on ait lu "1984" et "La ferme des animaux" ou non, il faut réussir sa rencontre avec Orwell, et ce petit livre, je crois - formidablement bien fait, et particulièrement utile - le permet. Car il est lui-même vraiment réussi : traduction partout nette et accessible, excellente introduction car elle fait aimer ce qu'on va comprendre, et même la simple note biographique (qui accompagne classiquement chaque volume de cette collection) est ici forte et éclairante, car elle nous met tout de suite l'homme qu'on va lire en mains.
Lu, cet ouvrage forme et illustre l'idée suivante : Orwell est quelqu'un qui a eu l'idée à la fois logique et neuve - toute banale et pourtant toute géniale - de se servir de sa vie pour comprendre le monde. Ainsi, pour comprendre la condition réelle d'un deshérité à Paris ou à Londres, son choix (plusieurs mois de suite) d'y devenir vagabond. Ou un homme qui décide, pour saisir quel socialisme, à la fin des années trente européennes, jouait son va-tout pendant la guerre d'Espagne, d'y participer (y prenant d'ailleurs une balle dans la gorge pour prix d'y "respirer" mieux "l'air de l'égalité").
L'homme encore qui, pour appréhender la réalité sociale de l'extraction d'énergie sous-tendant toute l'existence techno-industrielle des hommes, part descendre directement dans une mine de charbon, n'en remontant que pour consulter (et commenter) les registres sanitaires qui "témoignaient" d'elle. Ou même simplement, rapporte encore Thierry Gillyboeuf, "se fait arrêter volontairement pour ivrognerie, afin de raconter un Noël en prison". Tel est l'aventureux et direct personnage.
Et qu'a-t-il fait par ses livres (et innombrables articles) ? Au fond, se servir de ses oeuvres d'imagination pour faire saisir, justement les limites de celle-ci, quand l'imagination humaine (celle du vrai ou du juste) s'essaie à mettre directement et péremptoirement en oeuvre elle-même les modalités de la condition humaine : une administration parfaite de la liberté humaine qui ne peut finir qu'en sa confiscation intégrale d'une part, un pari "pédagogique" d'adapter la vie sociale à l'inhumanité réelle (et normale) de la vérité des choses, que la science lui révèle, pari qui débouche sur une auto-suppression de l'exigence même de vérité, de l'autre. Orwell a alors joué l'existence de l'écriture contre la ré-écriture de la vie : puisque l'appétit de pouvoir corrompt jusqu'à la puissance révolutionnaire même, voir, en retour, si le pari littéraire (celui de savoir autrement la vie en la stylisant en récits) pourrait ou non tempérer, concurrencer ou saper le téléguidage psycho-politique de la vérité qu'est l'idéologie.
Et tout cela avec une tranquille et dévastatrice indépendance d'esprit, qu'une simple citation - à la fois très ironique, et ménageant les susceptibilités et faiblesses d'autrui - peut montrer. Le fragment 12 (tiré de "Dans la dèche à Paris et à Londres", de 1933) remarque ceci : "C'est curieux de voir que les gens considèrent qu'ils ont parfaitement le droit de vous sermonner et de prier pour vous dès lors que vos revenus tombent en-dessous d'un certain niveau". Ce passage, qui, pour nous Français, semblerait étonnamment mêler la gravité d'une Simone Weil à la légèreté d'un Jules Renard, témoigne en tout cas d'un superbe auto-renouvellement de l'humour anglais. Mais avant de saluer son humour, un mot sur la probable intention essentielle de l'auteur :
L'originalité et la grandeur d'Orwell tiennent dans son projet de mettre un réalisme quasi-machiavélien (dans l'estimation des affaires humaines) au service d'une société décente et démocratique. Réalisme ? Trois citations au hasard suffisent : "Dans l'ensemble, les êtres humains veulent être bons, mais pas trop bons, et pas tout le temps" ; "Les fascistes ont gagné parce qu'ils étaient les plus forts ; ils disposaient d'armes modernes et les autres non. Aucune stratégie politique ne pouvait pallier cela" ; " Ceux qui "renoncent" à la violence ne peuvent le faire que parce que d'autres commettent des actes de violence à leur place". Réalisme psycho-politique, donc : "L'instinct de pouvoir" survit en l'homme à toutes les parades et diversions qu'on s'en propose, et est peut-être à l'oeuvre dans l'effort même de son éradication. Mais ce maître de lucidité sait que la lucidité même n'est ni fiable ni partageable sans l'exigence d'une vérité objective (et le voilà anti-totalitaire, parce qu'il ne veut pas la voir "disparaître du monde"). Il refuse que "notre civilisation s'enfonce dans une sorte de brouillard de mensonges (a sort of mist of lies) où il sera impossible de découvrir la vérité sur quoi que ce soit". Et l'objectivité du regard permet seule de conclure que l'injustice et l'oppression sociales puissent elles-mêmes être faits objectifs, donc objectivement surmontables :"Il est impossible pour une personne réfléchie de vivre dans une société comme la nôtre sans vouloir la changer". Et la misère et l'ignorance doivent justement être surmontées parce qu'elles empêchent d'abord de pouvoir accomplir, ou même de pouvoir concevoir, ce changement même. C'est alors tout simple : les hommes doivent avoir la même capacité d'accès au mystère de leur condition, et le maintien d'une vérité objective est la condition de ce libre et égal accès même.
On comprend qu'Orwell est pleinement et constamment socialiste, pour des raisons qu'il assume être communes et banales : l'absolu respect des travailleurs (car eux seuls rendent le monde vivable, y compris les travailleurs intellectuels qui le rendent pensable), le voeu d'une organisation sociale dont chaque homme puisse également tirer parti, le rappel que tout enrichissement multiplie, logiquement, les occasions et devoirs d'aider et soutenir plus pauvre que soi ... D'un socialisme, il est vrai, en un sens conservateur (au sens où il entend toujours conserver, dans l'art de vivre, sa dimension artisanale - c'est-à-dire sensible, non-machinique, non-administrée) et, sinon populiste, en tout cas proche et allié du peuple réel (il faudrait dire quelque chose comme "populariste" ou "démophile", si ces barbarismes avaient un sens) : pour lui, à l'évidence, le bas-peuple, les "gens ordinaires", ont, sinon davantage de vertus, en tout cas plus de mérite à se montrer justes et charitables, puisque leurs conditions de vie sont plus difficiles, et leurs retours sur efforts moins gratifiants que pour des nantis, toujours mieux dotés, eux, du loisir d'être vertueux, et plus à même d'en assurer la visibilité publique. Ce qui est remarquable, quelle que soit l'acuité politique de ses analyses et des conduites qu'elles suggèrent d'adopter, c'est, dans le propos orwellien, la dimension morale, s'assumant toujours traditionnelle et commune, de ses choix. C'est un "moderne" qui garde, en effet, quelque chose du souci de la honte et du goût de l'honneur. Même si honte et honneur lui paraissent bien sûr, en usage exclusif et unilatéral, vecteurs des impasses masochiste et paranoïaque, la honte lui semble être une souffrance nécessaire à l'expérience de certaines règles et interactions : seule ma noblesse d'âme peut contester la légitimité de mes propres désirs, et la peine d'avoir traité mal autrui garantit seule la présence d'un sens des autres. De même l'honneur (non comme aiguillon des revanches personnelles, mais comme conscience que quelque chose de notre dignité passe par le regard des autres, et que le goût de se vaincre doit aussi pouvoir s'afficher) remédie à l'indifférence cynique à l'égard d'autrui. Et mieux vaut l'honneur d'être vaincu que le deshonneur de s'être dérobé etc.
On y découvre donc aussi un homme à l'humour merveilleux. Il est bon dans la pure boutade ("Personne n'est patriote en matière d'impôts"), en alerte psycho-sociologue procédant par rapprochements malicieux, comme lorsqu'il feint d'établir que la "seule façon de gagner de l'argent grâce à l'écriture" est d'"épouser la fille d'un éditeur". Ou qu'il voit la preuve de la supériorité de la femme sur l'homme en ce qu'on ne trouve pas de femme philatéliste. Ou qu'il "faut une guerre pour que la lecture des cartes devienne populaire". Mais il excelle aussi dans le mot d'esprit terrassant ou sans appel, comme dans la sentence :"Le moyen le plus rapide de mettre fin à une guerre est de la perdre", ou le jubilatoire constat (ou conseil ?) suivant : "Même la stupidité vaut mieux que le totalitarisme". C'est qu'il pose un regard infaillible sur tout ce qui se donne à voir, comme :
"Le sport sérieux n'a rien à voir avec le fair-play. Il a partie liée avec la haine, la jalousie, la vantardise, le mépris de toutes les règles et le plaisir sadique de voir de la violence : en d'autres termes c'est une guerre sans les coups de feu".
Et l'infaillible insolence de son humour se pose logiquement aussi sur l'humour même :
"Une chose est drôle quand elle bouleverse l'ordre établi, sans pour autant être offensante ou dérangeante. Chaque plaisanterie est une petite révolution. S'il fallait définir l'humour d'une seule phrase, on pourrait le définir comme la dignité assise sur une punaise (a tin-tack : un clou de tapissier). Tout ce qui détruit la dignité et fait tomber les puissants de leur piédestal, de préférence avec un bruit sec, est drôle. Et plus la chute est grande, plus la plaisanterie est grande. Il serait plus amusant de lancer une tarte à la crème à un évêque qu'à un vicaire".
On rencontre aussi, dans de plus rares passages, de pudiques aveux de sa personne profonde, d'émouvants aperçus sur son enfance (lui, qui était stérile, adoptant, avec Eileen, un enfant, Richard, qu'il pressentait devoir rendre orphelin assez vite), confidences soit indirectes ("Je suppose que s'il y a bien une chose dont il faut se garder, c'est d'imposer sa propre enfance à son enfant"), soit nettes - un enfant, écrit-il, voit les grandes personnes d'en bas, sous un angle qui ne les avantage jamais ! - aisément partageables ("Ne pas dévoiler ses véritables sentiments à un adulte semble être quelque chose d'instinctif dès l'âge de sept ou huit ans"), et tout de suite approfondies. Ainsi, constatant que les lectures d'enfance dessinent ineffaçablement dans notre esprit "une sorte de fausse carte du monde", qui grèvera à jamais nos explorations lucides d'adulte, mais serviront pourtant de recours et de refuge à ce que ces dernières apporteront d'inconsolable, il ajoute qu'il lui est inutile de supprimer ce côté de soi, et qu'il faut seulement "concilier" ce lot de "goûts et dégouts enracinés" précocement en nous avec ce qu'exige la vie publique adulte. Et, si, à cinq ans, on a, logiquement, son visage pour tout mérite, sa formule célèbre ajoute : "À cinquante ans, tout le monde a le visage qu'il mérite" (âge qu'il se sera donc bien gardé d'atteindre ?). Un livre peut donc jouer aussi au miroir décent !
Je reviens pourtant d'un mot sur le fond de sa conviction politique. L'homme Orwell est donc clairement socialiste, même si son lecteur de gauche tique volontiers sur deux aspects au réalisme, disons, à la fois exigeant et décourageant : d'abord sa conviction que la seule façon de ne pas se raconter d'histoires est de payer de sa personne et fournir les efforts qui combattent le rêve et nous extirpent de lui ; ensuite sa constante prise au sérieux du mystère de la violence et du mal. D'ailleurs la "common decency" fait les deux : il faut bien que le mal explique certaines choses pour que nous consentions loyalement à l'effort de le réduire ! L'apologie de la transgression n'est pas le fort d'Orwell : bienveillance et droiture lui semblent exclure la provocation cynique et la radicalité narcissique. On s'est moqué bien à tort de cette apologie de la "civilité populaire", de sa défense des vertus quotidiennes des gens ordinaires : l'excellent Jean-Claude Michéa a bien répondu en montrant, dans ce sens de l'entr'aide, de la loyauté et de l'hospitalité (respect de la parole donnée là, respect de la personne reçue ici), de la patiente prise en compte des impossibilités d'autrui, de la solidarité active des sorts comme chance de pallier leurs faiblesses et condition de leur maturation bien comprise, la fabrique, en effet, de l'homme décent, mais aussi le problème infiniment sérieux qu'il doit résoudre, et le type de société qu'il aide à établir. L'homme décent, oui, c'est tout simplement le brave homme, le chic type qui pense à arranger aussi les affaires des autres (c'est le contraire du mesquin harceleur) et celui qui ne veut compromettre - corrompre ni tourmenter - personne dans le règlement des siennes propres (c'est le contraire du hâbleur encombrant). Car le problème que cet effort moral commun et quotidien doit (et peut seul) résoudre, n'est rien moins que ceci, écrit Michéa :"Comment mettre les hommes hors d'état de nuire au genre humain ?". Et la définition historico-politique de la société décente tient dans son but même, parfaitement fidèle à l'esprit d'Orwell :"Une société où chacun aurait les moyens de vivre librement et honnêtement d'une activité qui ait un sens humain". Et tout cela exige de nous sans jamais perdre sa généreuse élégance, et sans jamais cacher que tout amour réel se paye de la mortalité de tout ce qui est aimable. La vertu orwellienne repose sur une sorte de nostalgie qui garderait sourire aux lèvres et se tient toujours prête à répondre du tac-au-tac au tragique. L'honnête homme assume vaillamment sa réplique, pour ne pas céder à la fripouillerie générale. Bel exemple chez, je crois, Alain Caillé : si la sollicitude des riches veut bien consentir aux pauvres un revenu minimal sans conditions, la taquinerie des pauvres s'avisera en retour de fixer aux riches un revenu maximum inconditionnel. Bref, le destinataire de la compassion peaufine lui-même son boomerang. Et toujours, chez Orwell, le bon sens (plutôt que l'esprit révolutionnaire) est la chose du monde la mieux ... partageuse. S'il a écrit que "la beauté est dépourvue de sens tant qu'elle n'est pas partagée", c'est que, pour lui, la vérité est vaine si elle n'organise pas elle-même ce partage. Ce magnifique petit livre nous dit pourquoi, et même comment, l'y aider.
Marc Wetzel
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