Zapp & Zipp, Christian Prigent (par Gilles Cervera)
Christian Prigent, Zapp & Zipp 2019-2024, POL, 717 pp, 29 €
Oser !
Comment oser écrire une critique et la consacrer au briochin le plus discret et à l’écrivain le moins titré et donc le meilleur d’entre tous ?
Celui dont les titres chez POL prennent une page à l’entrée du livre et deux à la sortie !
Pour ce qui concerne Saint-Brieuc, nous fêterons une prochaine fois les quatre-vingts ans de la parution du Sang noir de Louis Guilloux. Pour l’heure, c’est du contemporain ! Du post-écrit comme il y a la post-modernité et le post-érieur !
Attention, c’est du beau, du grand, de la poésie à la puissance dix et surtout c’est à une longue histoire si proche et si lointaine de la littérature qu’il est rendu hommage. Qui est-on pour oser ?
Pour parler de Zapp & zipp.
Pour s’inviter humblement chez Christian Prigent.
Et voler dans les plumes du sérieux littéraire (la poésie en est souvent la version la plus cambrée du mollet). Pour faire revenir une autre dignité : la gravité, au bout du compte, du jeu de mots. Il n’est pas qu’un jeu : il touche à la violence du non-savoir, à la cruauté de l’altercation réel/langue. Qui n’en veut rien savoir ne sait rien non plus des raisons qui font qu’on écrit. Qu’on publie. Qu’on édite une revue.
Christian Prigent parle de toutes les vies de Christian Prigent. Sous des faux airs de bris et de bribes, de fragments barthiens, Prigent retrace le chemin, souvent en sens inverse, car le jeune et le moderne ont pris de l’âge, mince.
Sur quatre années, il passe en revue le doux au le dur des temps qui ont toujours été durs, évidemment, et doux. Nul n’est moins dupe que Christian Prigent qui nous zippe et nous zappe la période singulière du confinement, regard de voisins, dialogues en cours et Chino jardinier ou Chino fait poète en train de s’écrire. Ç’aurait pu être Chino aime le sport, ce le fut, ou Chino tête à l’envers et vert à l’en-tête ! Chino est commode pour habiller tous les titres.
On reprend donc ses masques, ses gels, ses cliques et ses claques et on rentre re-confiner maussade at home.
Des claques oui ! Il s’en perd. Il s’en est perdue. Il s’en perdra !
L’œuvre de Prigent est une longue et de plus en plus précise didascalie de lui-même. Jamais dupe. Toujours à la lutte.
Souvent en marge. Toujours avant-gardiste (Tel Quel, Change, TXT…) ! Jamais tant ici qu’au large, c’est-à-dire au plus loin des formes dominantes. La vaste baie de Saint-Brieuc lui est propice depuis la nuit de ses temps et celle de son père, qui passe en passant. Édouard Prigent (« un saint laïque ! » a marqué sa ville à la fin du siècle dernier et bien sûr son fils et bien sûr Louis Guilloux, depuis l’an 1899 jusqu’en 1980 :
Régional de l’étape.
À la maison Louis Guilloux une soixantaine d’oreilles occupent l’espace au toit pur plastique sonorisé par l’averse incessante.
Yaourt explicatif sur Point d’appui avec vrais morceaux d’écrit dedans (lecture de Melville à la pêche, de Trekking hippique à Boutdeville…)
L’écoute est attentive, décontenancée sûrement, parfois sceptique, amicale quoi qu’il en soit.
Après, comme d’habitude, le déboire aigre du pas-dit-comme-il-faut, du trop dit, du pas assez dit, de la jovialité forcée, du rabâché remastiqué, des accès de cuistrerie, etc.
Qui n’a pas mis le bout d’orteil à Boutdeville peut moins comprendre ce qu’il en est d’un herbu de phrases, de vasières en style et de vols de bernaches sur fond de tangues grises. Il reste que le style de Prigent est vif, comme l’air dont il est imprégné.
Il reste que son ironie est salée, et l’air rempli de cristaux remplit le journal d’un diariste de l’instant, d’un soliloqueur des rythmes, plutôt jazz, d’un Prigent qui prie Monsieur l’Agent d’aller se faire voir.
Écrire ne sauve de rien, ne sauve rien.
Écrire c’est faire sans savoir pourquoi on le fait quelque chose qui ne sauve (de) rien et fait à peu près zéro effet concret.
La lutte littéraire de Prigent ne sera jamais finie. Toujours fignolée, car il en connaît un rayon, tout de même ! Depuis Franju ou Milos Forman jusque la poésie de Bataille (répond à une impulsion philosophique) en passant, ce passant passe ici beaucoup et ce n’est que bonheur, Jean-Pierre Verheggen, l’ami dans son nouveau rôle de patriarche à bretelles, cannes pour clopiner et larme familiale à l’œil.
Prigent est le centre d’un immense autant qu’étroit vortex littéraire qui a été moderne et le reste. Qui a été provocateur et pourrait encore donner des boutons aux donneurs de leçon, ici, pas vus pas pris.
L’anarpoésie règne !
L’arnachofable rayonne !
Jarry remonte sur sa bicyclette et Paris-Brest-Paris se fait à la voile autant qu’à la vapeur, en tout cas nul, en tordant ses boyaux et en pliant les essieux, n’a peur !
Aucun effet, il l’a dit, concret !
Ne nous auront chamboulés, au cours d’une vie de lecture, que peu de poètes. Moi : Rimbaud
On dirait qu’il y a moi (Prigent) et Rimbaud, non ? Peut-être c’e n’est pas si faux. Il y a une errance prigentienne, un Harrar des vernacules, des Ardennes (Verheggen) et, surtout, mes jambes à couper que Prigent vit en permanence l’état poétique, comme d’autres l’état de nature ou certains d’inculture.
R(imbe) cheRche à Reconstituer ce bRuit souteRRain.
Cinq pages consacrées à Arthur, c’est comptable dans l’index ! Dix à Verheggen !
C’est quoi tout ça sinon être en effet habité par la cruauté et l’opacité du monde.
Voilà qui est vrai. Voilà qui dit de Christian Prigent, ce professeur des sables, ce maître en cruelle dérision et en humour cru, dirait-on cela d’un autre ?
Rimbaud, peut-être.
Qui écrit encore sur Dezeuze ? Qui sur Follain (L’espacement, le temps) ? Sur Ponge ?
Qui plaide l’existence de l’inconscient qui rend impossible la diction entière de la vérité. Note de bas de page référée loyalement au Monsieur Loyal de Sainte-Anne : Lacan. Qui dit encore cela au moment des neurodictatures et des IA autant scientistes que conquérantes ? Qui ?
Pas dupe. Jamais dupe. Heureusement !
Mes textes sont souvent peu lisibles, dit-on. Moi, ce que je ne parviens pas à lire, ce sont par exemple les pages lumineuses de Sylvain Tesson ou les parfaites poésies de (mettons) Olivier Barbarant : je suis donc tenté de les déclarer aussi illisibles que les miennes.
Non, Monsieur Prigent, beaucoup plus illisibles que les vôtres.
Vous êtes, dans ce Zapp et Zipp, tellement clair. Si lucide. Une leçon de liberté libre !
zut les bleus bouffent l’herbe
pipi d’aube air ébouriffé
tout fume après la nuit ah
mon dieu c’est Pan
qui se pavane en rose
bonbon au jardin – ma viande
encore un jour à se pendre
au croc de soi-même
courage !
Gilles Cervera
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