William Wordsworth, Ballades lyriques et Poèmes (par François Baillon)
William Wordsworth, Ballades lyriques (édition bilingue) Traduction : Dominique Peyrache-Leborgne et Sophie Vige Éditions José Corti – 1997 352 p. – 20,85 € Poèmes (édition bilingue) Traduction : François-René Daillie Poésie/Gallimard – 2001 300 p. 11,40€
« … un poète anglais dont on parle assez peu, dont on cite le nom et quelques brefs poèmes (…) plutôt qu’on en connaît bien l’œuvre. » (p. 10, Éd. Gallimard) Tel l’énonce François-René Daillie, traducteur de poèmes sélectionnés de Wordsworth dans la collection Poésie/Gallimard. On ne peut que convenir avec lui de cette interrogation : pourquoi, tout en considérant son importance dans le paysage de la poésie romantique anglaise (« romantique » serait encore un terme trop limitatif au regard de son œuvre), William Wordsworth est-il relégué, au sein de l’édition française, dans une forme de clair-obscur ? La vie brève de John Keats, mort à 26 ans, doit-elle toujours lui permettre de gagner le devant de la scène romantique ? La personnalité tumultueuse de Lord Byron suffit-elle à l’asseoir en tant que figure emblématique de ce mouvement, plaçant quelques autres dans les coulisses ? Et jusqu’à Samuel T. Coleridge, avec qui Wordsworth a co-écrit les Ballades lyriques parues en 1798 : le poète du remarquable Dit du Vieux Marin (présent dans les Ballades en question) semble supplanter, dans la mémoire française, son ami né dans le Lake District.
Certes, Wordsworth est d’abord un solitaire et n’a pas fait grand tapage avec sa vie personnelle. À ce titre, on peut se demander avec raison si, en certains cas de l’histoire littéraire, l’importance d’une œuvre n’a pas dépendu parfois de l’importance égotique de l’écrivain. Néanmoins, Wordsworth a beaucoup voyagé : il se trouvait en France en 1791-1792, et le livre IX de son poème phare, travail d’une vie, Le Prélude, Croissance de l’Esprit d’un Poète, nous révèle qu’il était indubitablement du côté des préoccupations et des revendications du peuple : « Je ne trouvais (…), dans le sceptre des rois / Et la pompe des ordres et des rangs, rien qui / Alors (…) / M’éblouît, mais plutôt des sujets d’affliction / Que je supportais mal, voyant que les meilleurs / N’étaient pas au pouvoir et qu’ils auraient dû l’être. » (p. 93, Éd. Gallimard) Cet aspect rejoint les intentions que le poète placera un peu plus tard dans ses Ballades lyriques, en s’attachant au sujet des humbles dans les campagnes et de leurs souffrances ordinaires, intentions qu’il défendra dans sa préface de 1802, notamment quant à un usage inédit et alors peu apprécié en domaine poétique : « Je me suis proposé d’imiter, et, autant que possible, d’adopter le langage même des hommes. » (p. 72, Éd. José Corti) « [le poète] sentira qu’il n’a aucunement besoin d’enjoliver la nature ou de l’élever ; et plus il mettra de soin à appliquer ce principe, plus il sera convaincu qu’aucun des mots suggérés par sa fantaisie ou son imagination n'égalera ceux qui émanent de la réalité et de la vérité. » (p. 80, Éd. José Corti) « La poésie est l’image de l’homme et de la nature. » (p. 82, Éd. José Corti)

Ainsi, à l’opposé, quoique de manière complémentaire, de la veine fantastique défendue par son comparse Coleridge, Wordsworth choisit et invente des situations issues d’une vie quotidienne en milieu rural. Avec maestria, ce qui se présente comme simple met en relief des tourments parfois colossaux, le cœur abondant de ses semblables, la désarmante évidence de propos enfantins face à la mort de petits frères, la placidité ou la sérénité, suivant le point de vue du lecteur, d’un vieillard rencontré sur un sentier. Tout solitaire qu’il est, Wordsworth est un observateur attentif et compassionnel, il est de plain-pied avec les hommes, les femmes et les enfants. Contemplatif, absorbé par le paysage qui l’entoure, son regard se porte sur tout : un papillon (devient le détenteur des sensations vives de l’enfance, qui resurgissent soudain dans une vision brève), des jonquilles, le chant d’une alouette… C’est le quotidien qui est fantastique, tel est ce que nous montre le poète. D’aucuns ne pourraient-ils y voir là que détails embrassés habituellement par un esprit romantique ? Bien plutôt, comment échapper à la profondeur qui en émane ? De même, si les sensations de l’enfance tendent à se recomposer, à être rassemblées au détour d’événements fortuits, ce n’est pas pour en retrouver la candeur, mais c’est bien parce que le poète marche sur un chemin spirituel. « … ce tranquille délice / Provenant, si je ne me trompe, sûrement / De ces affinités presque innées qui accordent / Notre existence neuve aux choses existantes, / Et, à l’aurore de notre être, constituent / Le lien qui unit notre vie à la joie. » (p. 79/81, Éd. Gallimard). La meilleure illustration de sa quête est son célèbre vers : « The Child is Father of the Man » (« L’Enfant est le Père de l’Homme »), présent dans son poème The Rainbow et repris dans Ode: Intimations of Immortality from recollections of early childhood. L’anima de l’enfance porte les secrets de cet accord plein et serein avec la Nature : et si Dieu est finalement assez peu nommé, à moins qu’on puisse lui substituer le nom de « Nature », la quête du poète est d’accéder à un niveau divin. Au demeurant, considérant ce qu’est le travail poétique d’une vie et l’abnégation qu’il requiert, la recherche du divin ne finit-elle pas par devenir consciente ? « De même la grandeur de l’arbre en la forêt / N’a point pour cause une mise en moule formelle / Mais sa vitalité divine personnelle. » (p. 260, Éd. Gallimard)
William Wordsworth a retrouvé ses terres natales en 1799, à 29 ans. Entre 1813 et 1850, année de sa mort, il a habité au même endroit dans le Lake District. Au sein de notre actualité souvent bouleversée, comment l’essentialité contenue dans son œuvre ne pourrait-elle résonner avec force en nous ? « Le monde est beaucoup trop avec nous ; épuisant / Tôt ou tard nos moyens, dépensant sans mesure, / Nous voyons peu qui soit nôtre dans la Nature / Et nous avons vendu notre cœur à l’encan ! » (p. 186, Éd. Gallimard). L’alliance du poète et du visionnaire est une idée parfois galvaudée, mais quant au cas de Wordsworth, le passage suivant, inclus dans sa préface aux Ballades de 1802, la justifierait amplement : « … une multitude de causes puissantes, inconnues des époques précédentes, concourent aujourd’hui à émousser les pouvoirs de discernement de l’esprit et, le rendant incapable de tout effort volontaire, à le réduire à un état de torpeur quasi primitive. Parmi ces causes, les plus influentes sont les grands événements nationaux qui ont lieu journellement et l’accumulation croissante des hommes dans les villes, où l’uniformité de leurs occupations engendre un goût immodéré pour le sensationnel, sans cesse nourri par la communication rapide de l’information. » (p. 70/71, Éd. José Corti)
Si le poète se maintient à l’écart du monde, la raison n’est pas de se départir des tumultes environnants – plus haut, nous avons fait le constat du contraire. Il souhaite plutôt retrouver une communion avec son entourage, une paix intérieure qui, paradoxalement, ne se recherche et ne s’apprivoise que dans l’isolement :
If I these thoughts may not prevent,
If such be of my creed the plan,
Have I not reason to lament
What man has made of man?
Si ces pensées, en moi, s’imposent,
Si tel est bien ce que je crois,
Aurais-je tort de déplorer
Ce que l’homme de l’homme a fait ?
(p. 186/187, Éd. José Corti)
Ces deux vers suivants ne pourraient-ils résumer le centre de la poésie wordsworthienne ? Face à l’évidence de certaines magies terrestres, l’esprit humain se méprise-t-il en croyant avoir retrouvé sa part divine ?
To me the meanest flower that blows can give
Thoughts that do often lie too deep for tears.
Pour moi la moindre fleur qui s’ouvre peut donner
Des pensées souvent trop profondes pour les larmes.
(p. 340/341, Éd. José Corti)
François Baillon
William Wordsworth (1770-1850) est considéré comme l’un des poètes principaux du romantisme anglais, notamment initié par la publication des Ballades lyriques qu’il a co-écrites avec Samuel Taylor Coleridge. Achevée en 1805, Le Prélude, Croissance de l’Esprit d’un Poète est une œuvre phare en quatorze livres, qu’il retravaillera jusqu’à la fin de sa vie et qui ne sera publiée qu’après sa mort. Sa première traduction française date de 1949. Parmi ses poèmes les plus célèbres, on trouve The Rainbow et The Daffodils. En 1843, Wordsworth est désigné Poète lauréat dans son pays.
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