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Verres progressifs (par Sandrine-Jeanne Ferron)

Ecrit par Jeanne Ferron-Veillard 28.04.26 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Verres progressifs (par Sandrine-Jeanne Ferron)

 

J’ai dû faire refaire mes lunettes.

Un problème de vue qui baisse, c’est moi qui décline. Lire en réduisant ou augmentant l’espace entre l’objet et mon visage, c’est éprouvant, c’est embarrassant en public. Trop longs ou trop courts, comment savoir, mes deux yeux focalisent la lumière avant ou après, jamais tamisée directement sur la rétine. De loin, de près, sur les côtés. Je vois de moins en moins net. Cent-soixante-quinze dollars sans les taxes pour une nouvelle prescription. Nouvelle paire de lunettes et aux États-Unis, ça coûte un bras.

Choisir ladite monture, je prends toujours celle en noir, quitte à porter des lunettes, autant que ça se voit. Deux semaines de délai. Et la déception à la réception. Comme lorsque tu sors de chez le coiffeur. Mes précédentes lunettes me garantissaient, à défaut d’une correction adaptée, la pénombre. Des verres légèrement ambrés en intérieur comme en extérieur. C’est terminé. Le flou. Désormais le verre sera clair inside, foncé outside, pas d’entre-deux. Je vois mieux, c’est merveilleux, les autres aussi, ils voient mes cernes. Le violet comme couleur.

Vue ma correction, l’écran fumé n’est plus envisageable. Accepter que mes verres descendent dans les négatifs pour faire diverger la lumière ou aplatir la courbure de ma cornée, je fais mon deuil, j’évite de râler et j’achète de l’anti-cernes.

J’ai de la chance, je peux refaire mes lunettes et elles sont de qualité. Ma peau est blanche, elle est translucide, je suis un privilégié. Je suis un outsider. C’est mon compagnon qui m’a écrit cette phrase. Visiblement, il n’apprécie guère mes nouvelles lunettes.

Je suis un privilégié qui en a bavé, qui a eu une enfance digne des Misérables, Cosette c’était moi en France et au masculin mais ça ne compte pas pour mon compagnon. Lui, il sait. La nostalgie qui tapisse les entrailles, les membres écartelés entre l’origine et l’adoption qui n’est jamais totale, le chagrin d’être trop loin, plus assez près, toujours à côté. Mon compagnon a américanisé son prénom. Né Juan à Puerto Rico, David a été élevé à Miami. Il est d’origine cubaine. La traversée en bateau, la tombe sous le ventre, l’océan sous l’avion dans l’autre sens, ses parents n’ont plus jamais revu l’île ni de près, ni de loin. Ses parents faisaient partie du programme Peter Pan[1]. L’innocence, l’imaginaire, l’aventure, ‘’deuxième étoile à droite et tout droit jusqu’au matin’’, ils se sont rencontrés au restaurant Versailles. Une institution, à Miami.

Je suis né à Versailles. Le signe de notre rencontre.

L’enfance de David, c’est l’amour de sa mère, sept jours sur sept, l’exemple de son père le dimanche. Le fromager qui tient la cour à Little Havana, un quartier de Miami, à sept kilomètres de l’aéroport et les lauriers roses qui soutiennent le cœur de la maison. Des yeux dans les feuilles de l’arbre et des chansons qui font tomber les pleurs. Sur les murs. Les copains qui dessinent en cachette la mémoire des ancêtres à la craie. Les billes et les osselets, les toupies et les bouchons, les ratons-laveurs et les iguanes, les lézards et les serpents, les perruches et les écureuils, des bâtons et des passages secrets pour vivre jusqu’au jour suivant. Le riz qui accroche le fond de la casserole, là où il est le meilleur et le flan avec du lait concentré ici pour le faire comme là-bas. Dans la cuisine et autour de la table, c’est le formica et les portes qui sourient, les couverts en plastique dans l’égouttoir, les rideaux orange plus tout à fait jaune, ce sont tous les morceaux de là-bas que sa mère a accommodés ici tous les jours.

Le goût de l’Ostie sur la langue, les mains derrière le dos, le visage dans les jupes de sa mère pour surfer dans les vagues des tambours avec elle, le dimanche après la messe, les boules vertes et les boules jaunes autour du cou, les vêtements blancs sur la peau de ses parents, quelque chose de magique qui soulève le corps du sol. Le goût des coquillages chez le cousin, les beaux livres avec des mots mystérieux dedans, écrits en noir, écrits en or, des mots qui ont du courage, des mots qui apprennent à voir, des mots pour apprendre à écrire son prénom et son nom. Ça permet de comprendre l’histoire du copain. Et les souvenirs des parents.

À l’école, les cheveux sont toujours trop longs, ils sont trop noirs, plantés trop haut ou trop bas. Puni parce que jello n’est pas yellow, ici, on parle américain sinon on reste dans son quartier, au nord-ouest de l’aéroport. Alors mon enfance version Les Misérables, à côté de la sienne, c’est de la littérature, c’est romanesque. Les accords transatlantiques, chez nous, c’est du concret. Nous nous disputons. Je suis celui qui pleure, je suis celui qui pars. Aucun anticerne n’est assez efficace pour effacer le chemin des larmes.

Nous habitons en face d’une école publique, à Little Havana. Nous avons cessé de nous disputer depuis que les bambins ne jouent plus dehors. Dans la cour de l’école, ce sont des livres entassés, la cour mais sans un fromager placé au centre pour empêcher que les montagnes de livres ne soient emportées. Les lauriers roses ont été coupés, les enfants sont privés de livres, ceux qui réaniment les mots dans le cœur des montagnes. L’histoire des animaux qui ont un message, l’histoire des arbres qui parlent, ils ont le pouvoir d’initier chacun. L’histoire des lignes qui soignent et qui jamais ne se séparent, l’histoire des courbes et des couleurs, l’histoire des nœuds et des pierres. L’histoire de ceux qui connaissaient l’histoire avant les livres.

Les noms des enfants ont disparu des casiers et c’est la tristesse, celle qui se voit au bout des yeux, à la sortie de l’école. Pourquoi les miens sont verts, pourquoi ma peau est blanche, pourquoi ses cheveux sont noirs, pourquoi la sienne est brune, c’est quoi un homme, c’est quoi une femme, c’est quoi être, eux ils savent ce que nous sommes.

Nous avons cessé de nous disputer depuis que le nouveau directeur de l’école refuse de renouveler le contrat de mon compagnon. David doit laisser sa place sur le trottoir quand un homme avance en face de lui. Nous avons cessé de nous disputer depuis que mon compagnon a été agressé devant l’école. La peau sur le dos et le couteau à l’intérieur. Je suis un privilégié et mon compagnon est un Latino. Un homme qui habite avec un homme. Ce n’est pas normal et c’est dangereux pour les enfants. Ce genre d’homme n’est pas un vrai, c’est moins qu’une femme. C’est l’histoire que racontent ceux qui emportent les livres et les font disparaître.

Nous avons cessé de nous disputer depuis que les enfants se battent dans la cour.

Sandrine-Jeanne Ferron



[1] L’Opération Peter Pan, dite Pedro Pan, est l’exode clandestin d’enfants, âgés de 5 à 18 ans, entre 1960 et 1962, pour fuir le régime communiste de Fidel Castro. Organisée par le révérend Bryan O. Walsh et le gouvernement américain, Miami a accueilli plus de 14 000 enfants pour les placer dans des orphelinats ou des familles d’accueil dans plus de 30 états. Certains enfants n’ont jamais revu leurs parents.


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A propos du rédacteur

Jeanne Ferron-Veillard

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Jeanne Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.