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Une maison en ses murmures, Charles Duttine (par Olivia Guérin)

Ecrit par Olivia Guérin 11.06.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Charles Duttine, Une maison en ses murmures Éditions Versions courtes 02/2026, 113 p., 15€

Une maison en ses murmures, Charles Duttine (par Olivia Guérin)

 

Il se dit que la maison est vieille,

les matériaux travaillent ou peut-être,

pense-t-il en riant,

la maison lui parle-t-elle ?

Aurait-elle des choses à lui dire ?

Charles Duttine, Une maison en ses murmures


Dans Une maison en ses murmures, Charles Duttine ne se contente pas de nous livrer une novella dont l’intrigue se déroule dans une maison : si le récit est bien construit autour d’un personnage principal (auquel l’auteur prend plaisir à n’attribuer d’autre dénomination que « notre personnage », comme pour mieux le vider de sa substance), c’est surtout le décor, à savoir une demeure des bords de Loire, qui devient le véritable protagoniste du récit.

L’homme qu’est amené à suivre le lecteur a quitté Paris pour s’installer sur les bords de Loire : la région offre la promesse d’une nouvelle vie, de racines retrouvées, d’une sérénité tant recherchée. Mais très vite, le lecteur comprend que les choses ne vont pas se dérouler tout à fait comme prévu. Au fur et à mesure que le personnage cherche à s’approprier son nouveau lieu de vie, l’étrangeté gagne du terrain, un malaise sourd et indéfinissable s’installe. Les murs de cette nouvelle maison ne parlent pas que d’hospitalité ; ils murmurent des propos sourds et difficilement interprétables, et le bizarre frappe à la porte avec une insistance croissante. Le lecteur partage cette montée en tension : d’abord on sourit devant l’inquiétude en apparence infondée du personnage, puis on s’inquiète avec lui, puis on entrevoit des motifs réels à ses interrogations.

Pour ma part, j’ai trouvé cette novella particulièrement intéressante sur deux plans : celui de la construction d’ensemble de l’œuvre, et celui du rapport au langage.

Ne laissant rien au hasard, Charles Duttine met ici en œuvre une architecture souterraine et concertée. La novella repose sur une double tension savamment construite entre la sérénité en apparence retrouvée et une inquiétude qui plane de plus en plus pesamment. Cette architecture est faite de réseaux souterrains, de correspondances cachées entre la maison, le paysage et les personnages. La Loire, ce fleuve qui borde la propriété, en incarne parfaitement la substance : tantôt serein, tantôt impétueux, il reflète les contradictions mêmes que le texte explore. Particulièrement bien réussi également est le personnage de Betsy, agente immobilière qui incarne elle aussi à la perfection la duplicité : commerciale respectable et compétente la journée, elle se mue en tentatrice délurée sur les réseaux sociaux une fois la nuit tombée. Le lecteur, comme le protagoniste, se retrouve pris dans un jeu constat de doubles et de dupes, dérouté par ces « curieuses correspondances » (p. 74) et ces ambivalences.

Le titre même de l’ouvrage le suggère : Une maison en ses murmures place le langage au cœur du projet. Ce qui fascine chez Charles Duttine, c’est sa manière de tisser la parole – ou plutôt, les paroles – dans la trame narrative. Dans cette maison, dans ce livre, « ça parle » – en permanence : les êtres et les choses, les paysages ; et jusqu’aux non-dits. L’auteur met en oeuvre une poétique généralisée des discours. Les différents personnages, principaux et secondaires, se caractérisent par des manières habituelles de parler, des marottes de langage. D’autres s’enferment dans un mutisme entêté ; des discours parfois hétérogènes se superposent (il est plaisant en particulier de trouver à la fin de l’ouvrage un faux article de presse sur un fait divers). Les murs de la maison eux-mêmes parlent du passé et de ses précédents occupants. L’auteur prend plaisir à jouer sur les doubles sens et à savourer la matière même du langage. Le protagoniste, quant à lui, ne parvient pas, malgré tous ses efforts, à saisir les indices, à donner du sens à ces murmures dont le volume sonore augmente pourtant inexorablement.

Charles Duttine signe ici une novella qui séduira les lecteurs en quête de littérature délicate et troublante. Son écriture – nostalgique, poétique, attentive aux nuances psychologiques – parvient à créer une atmosphère tendant au fantastique, à instiller le doute, à laisser entendre sans jamais tout dire. Une maison en ses murmures est une œuvre singulière qui interroge les non-dits du quotidien, la duplicité des apparences, et ces secrets inquiétants qui se cachent parfois dans les lieux que nous pensons être des refuges.

Lecteurs, cette « maison » mérite vraiment que vous vous y arrêtiez. Mais veillez bien à ce que la porte ne claque pas derrière vous...


Olivia Guérin

Aix Marseille Univ, CNRS, LPL, Aix-en-Provence, France


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A propos du rédacteur

Olivia Guérin

 

Olivia Guérin est maître de conférences en linguistique française et agrégée de lettres. Elle enseigne entre autres la création littéraire. Outre ses travaux de recherche sur la langue française et sur la poésie contemporaine, elle publie des articles sur la nouvelle, et a contribué à des revues consacrées à ce genre (Rue Saint-Ambroise, La revue de la nouvelle ; Nouvelle donne).