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Un frère, David Thomas (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera le 25.06.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Un frère, David Thomas, Editions de l’Olivier, 142 pp, 19€ 50

Un frère, David Thomas (par Gilles Cervera)

 

L’affre d’écrire l’affreux

Un frère de David Thomas n’est pas à lire comme un précis de psychopathologie, ni comme un roman de plus sur les liens fraternels, ni ni ni, c’est un livre à lire.

Le livre désespéré et désespérant pour qui voudrait (encore) sauver l’autre, le soutenir (malgré tout) à bout de bras quand il tombe, le soustraire à ses démons, à ses monstres. Cela ne se peut pas puisque l’autre est un être !

C’est un homme, un autre. C’est un frère, un être cher et nul n’y peut. Nul ne sauve, malgré l’amour, malgré le lien. Nul n’y peut.

Reste la littérature.

Reste le récit puissant d’un frère qui se tue dès le départ alors que ça ne se voit d’abord pas. Dans la puissance des adolescences, dans la force de la jeunesse, les dérèglements rimbaldiens semblent joie, maîtrise et plaisir festif quand, dans l’âge adulte, l’effondrement s’avère une chute sans fin et un fond jamais atteint. Saut dans le vide ! Dans la maladie du vide.

Saut dans les psychotropes, l’alcool fort à fond, saut dans le grand bain froid du vide.

La maladie psychiatrique vide le sujet de lui-même, le saturant de sois, lesquels se repoussent les uns les autres. Se livre dans le malade le combat le pire : contre l’ange, contre la bête, contre la folie destructive. La folie n’est ni plus ni moins qu’une arme d’autodestruction massive.

David Thomas nous y conduit, il nous dit la maladie du frère. Il nous emmène dans un pays, et le rêve le lui dit une de ses nuits d’auteurs qui écrit dans la douleur, il nous conduit dans cet étrange pays du paranuit. En paranoïa !

Il est 3 heures et le sommeil ne vient toujours pas. Dans le noir, je suis agacé. Ces dernières semaines ont été difficiles, laborieuses. Je n’ai réussi qu’à écrire des bribes, des débuts, quelques éclats qui ne trouveront leur place nulle part. J’ai beaucoup lu. Je suis naïf, je crois (j’espère) que ça viendra à moi (en ital) en lisant. (p 89)

L’auteur nous livre l’affre d’écrire l’affreux. La honte de ne rien se cacher, de ne pas esquiver ni obérer, de ne pas insulter ni rajouter du pire au pire. Un frère ou l’écriture en train de se faire, didascalique et douloureuse.

Voilà plus de vingt ans que je m’interdis d’écrire sur ce qu’a traversé mon frère. J’ai souvent dit autour de moi que l’envie m’en démangeait mais maintenant que j’ai la possibilité de le faire j’éprouve une paralysie. (p 20)

La fin du livre approche. Et je la redoute. Je sais ce qui m’attend. Alors, je n’en finis pas de finir, je m’invente des prétextes pour reculer son achèvement. Bientôt je n’aurai plus prise, ce sera définitif. Malgré ses imperfections, ses maladresses, il ne me restera plus qu’à assumer le livre, avec l’illusoire volonté que cela aura été dit, comme on clôt une question. (p 136)

David Thomas est un auteur de littérature. Il ne répond pas, il ouvre les questions, chirurgicalement. Sa littérature est clinique et n’a rien de blanche. Son livre fait coïncider les deux bords, celui de soi, biographique, intime, exclusif et l’autre bord, le nôtre, inclusif et incluant l’épreuve commune, celle qui nous fait ne plus coïncider avec soi ni personne. Il nous montre le frangin futé, séducteur, intelligent, le punk joyeux, le musicien borderline et il nous montre les impossibles liens qui ne guérissent pas mais soignent un peu. Et qui sont au final à stopper de toute urgence si l’on ne veut vivre rongés, dévorés, bouffés.
Le malade ne contamine pas, il mine.

Le livre s’avère le seul endroit du déminage.

Ils sont trois frères et David est le benjamin.

Édouard le protège, donc, bagarreur et royal. Il n’a pas laissé le temps à son adversaire de se préparer avec ces échauffements ridicules, il s’est approché de lui rapidement et lui a foutu un bon gros coup de poing dans la gueule. Le garçon est tombé, stupéfait, sidéré comme s’il n’avait pas été prévenu du début de la bagarre. Édouard lui tomba de dessus pour le cogner à nouveau.

Des frères tout simplement. Ce n’est pas simple. Bien sûr que ce n’est pas simple d’être des frères ! À ceci près que c’est pour toujours.

Aujourd’hui, deux ans après sa mort, il apparaît dans mon téléphone toujours à la première place sur la liste de mes favoris. Un jour j’ai appelé. J’ai entendu quelqu’un dire : « Allô, allô ? ».

Je n’ai rien dit et j’ai raccroché.

L’auteur dit de l’hospitalisation à la demande d’un tiers. Il dit des camisoles et des brancards, des médicaments qui shootent, abrasent, transforment. Il témoigne et c’est un témoignage de plus. Pour nous dire l’indicible. Pour dire cette expérience du proche qui tombe, vacille, retombe, s’écroule, se reprend, joue le jeu, donne des cours de musique, n’en donne plus, ne joue plus le jeu, crache à la gueule de ses parents, des proches, réclame encore de l’argent, en plus de l’allocation adulte handicapé et crache encore son venin aux parents qui crachent au bassinet. Un témoignage de l’enfer. David Thomas en fait une œuvre.

Elle est à lire.

Bande son : Rolly Gallagher, Lou Reed, John Lee Hooker…

Co-scénaristes : Pasternak, Nerval, Baudelaire, Rimbaud…

Filmo : Duvivier, La fin du jour où Louis Jouvet, Michel Simon et Victor Francen passent leur retraite de vieux acteurs nostalgiques et chamailleurs.

Dernier plan ! David Thomas finit par le poème d’Ossip Mandelstam :

L’immense abîme est sombre et transparent….

Beau à pleurer.


Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe