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Un détail mineur, Adania Shibli (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest 15.01.21 dans Sindbad, Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Bassin méditerranéen, Roman

Un détail mineur, Adania Shibli, novembre 2020, trad. arabe, Stéphanie Dujols, Khaled Osman,128 pages, 16 €

Edition: Sindbad, Actes Sud

Un détail mineur, Adania Shibli (par Marie du Crest)


Les filles que l’on abat


En 2020, paraissent, selon le hasard éditorial, le grand livre de l’irlandais Colum McCann, Apeirogon (cf. article Cause Littéraire), écrit en anglais aux allures de somme, et le court roman, Un détail mineur, de la palestinienne Adania Shibli. La première œuvre, à travers les figures centrales de deux pères en deuil de leur fille à dix ans d’intervalle, met en lumière la même douleur de l’inacceptable mort d’une adolescente israélienne de 14 ans, tuée lors d’un attentat-suicide à Jérusalem-Ouest et d’une fillette palestinienne de 10 ans, victime d’un tir de soldat israélien, à Anata, en Cisjordanie. La seconde raconte le destin tragique d’une jeune fille bédouine dans le Néguev : capturée, séquestrée, violée et abattue par un escadron de soldats israéliens, en août 1949.

Les trois histoires sont empruntées à la réalité. Colum McCann évoque les familles respectives des deux jeunes victimes, devenues proches dans leur mutuelle aspiration à la paix, tandis que Adania Shibli reprend un article de Haaretz de 2003, fondé sur le témoignage de certains des soldats concernés, mais en basculant dans une forme de fiction (première partie) dans laquelle s’efface l’identité des personnages et notamment celle de l’officier et de la jeune bédouine, et d’une manière d’enquête (seconde partie) menée par une femme elle aussi anonyme, mais ayant le même âge que l’auteure, retournant sur les lieux du crime, non loin de Nirim, pour tenter d’établir la vérité du point de vue de la jeune bédouine.

Les deux livres s’inscrivent dans une géographie identique ; celle des trois Zones, A, B, C, qui règlent les déplacements des israéliens et des palestiniens ; celle des murs de séparation, celle des points de contrôle (check-point de Qalandia). Les itinéraires en voiture ou en moto des « personnages » sont des épreuves quotidiennes. Le conflit israélo-palestinien est une lutte avec l’espace. L’« Occupation » des terres et territoires marque la vie des hommes et des femmes et de leurs enfants. Le texte de A. Shibli s’affirme comme une genèse de cette guerre, peu après la création en 1948 de l’état hébreu, et les drames dans Apeirogon illustrent cette impossible solution d’armistice : c’est en 1997 que Smadar périt dans un attentat kamikaze et en 2007 que la petite Abir meurt. Le combat pacifique mené par Rami Elhanan et Bassam Aramin, les deux pères, se poursuit encore aujourd’hui, dans le monde entier.

L’armée d’ailleurs tient une place majeure ; on sait que la société israélienne doit vivre avec elle. Le général Peled est le grand-père de la jeune Smadar. Rami, son père, a aussi combattu. Les parents israéliens s’inquiètent, lors du départ de leurs fils et filles au service militaire. Pour l’auteure palestinienne, il s’agit au contraire d’hommes prêts à tout, au nom de l’édification du jeune état juif, en spoliant son peuple. Ils exécutent froidement six bergers ; ils tirent dans la tête de la bédouine et l’enterrent après avoir creusé une fosse, sans doute pour effacer toute trace de leur exaction. Et Colum McCann décrit l’humiliation qui conduit à la haine, au terrorisme.

Mais ce qui frappe dans ces deux livres, malgré leur différence (un texte de réconciliation, de compréhension mutuelle, de la main d’un étranger aux événements et un roman écrit dans le camp des palestiniens), ce sont bien la présence de trois jeunes corps féminins assassinés, disloqués, auxquels cette guerre sans fin porte atteinte : McCann décrit minutieusement les autopsies de Smadar et d’Abir) et A. Shibli détaille ce que les soldats font subir à leur proie : mise à nu, cheveux coupés… Et c’est peut-être en cela que ces « récits israélo-palestiniens » touchent à l’universel de la violence guerrière. L’un entrevoit une lumière ; l’autre demeure dans les ténèbres.


Marie Du Crest


Adania Shibli, née en 1974, entreprend ses études à Londres, enseigne ensuite à l’Université de Beir Zeit. Elle vit et travaille à Berlin. Et a reçu le prix de la Fondation Qattan en 2002 et 2004. Ses romans traduits en français sont édités chez Actes Sud : Reflets sur un mur blanc (2004), Nous sommes tous à égale distance de l’amour (2014).


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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Théâtre

Marie Du Crest  Agrégée de lettres modernes et diplômée  en Philosophie. A publié dans les revues Infusion et Dissonances des textes de poésie en prose. Un de ses récits a été retenu chez un éditeur belge. Chroniqueuse littéraire ( romans) pour le magazine culturel  Zibeline dans lé région sud. Aime lire, voir le Théâtre contemporain et en parler pour La Cause Littéraire.