Identification

Tu as amené avec toi le vent, Natalia Garcia Freire (par Didier Smal)

21.05.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Amérique Latine, Roman, Christian Bourgois

Edition: Christian Bourgois

Tu as amené avec toi le vent, Natalia Garcia Freire (par Didier Smal)


Voici un texte aussi dense qu’étrange, aussi évanescent par certains mots que nécessaire à relire, parfois pour les mêmes mots. Il est bref, pourtant, et est construit selon une méthode éprouvée : la polyphonie narrative, un même événement raconté selon divers points de vue – ici, si l’on s’en tient au nombre de chapitres, le titre de chacun étant un prénom, neuf. Neuf voix pour dire cet événement extraordinaire advenu à Cocuán, petit village sis en Équateur (du moins le suppose-t-on, faute d’indication claire, puisqu’il s’agit du pays d’origine de l’autrice, Natalia Garcia Freire) : une partie des villageois ont soudain quitté le village, nus, pour se rendre à proximité d’une grotte qui a tous les atours pour être l’un de ces orifices terrestres qui sont autant d’entrées vers les Enfers, peu importe le continent, peu importe la mythologie. À ceci près que les narrateurs changent de statut au fil des chapitres, certains mourant et rejoignant les nus, le dernier prenant la parole alors qu’on s’attendrait plutôt à son silence, à son absence de conscience, puisqu’il est l’idiot du village.

À chaque narrateur, Freire alloue sa propre voix, son degré d’inquiétude ou de connaissance ; ainsi, Hermosina se réfère à des psaumes, parfois inquiétants, comme autant de prophéties déchirantes pour Cocuán (Psaume 44:13 : « Tu as vendu ton peuple et Tu n’y gagnes rien. ») ; ainsi, Agustina semble avoir digéré l’œuvre de Lautréamont, elle qui conclut ce qui ressemble très fort à une diatribe aux violentes émotions par ces mots :

« Et j’ai eu peur pour nous, bande de loups sales et édentés. Dans toute sa douceur, l’agneau regarde son assassin bien en face alors que nous, nous serions prêts à lui lécher les pieds pour éviter qu’il nous étripe.

Tel est le mystère.

Maintenant, mordez-vous la langue. »

Mais pourquoi cet événement, qui ressemble à une malédiction dont aucun mot n’aurait été prononcé ? La réponse se trouve dans le premier chapitre, La Prophétie de Mildred, où comment une jeune fille dont disparaissent les parents résiste à l’ensemble du village dans son désir de l’expulser de la maison familiale, où elle vit en bonne entente avec des cochons dont l’odeur est celle de la vie – au contraire des êtres humains, qui finiront pourtant par l’emporter. Probablement en est-il ainsi car sa mère le lui a expliqué, son rapport à la vie et à l’absence de peur :

« Mildred, écoute-moi Mildred. Quand tu es née, m’man disait que tu avais amené le vent avec toi. C’était un vent tiède, un vent qui n’a pas peur. Il se réfugie dans les meules de foin et va se reposer au fond des puits pour en sortir au bout d’un moment et effleurer les fleurs, les ouvrir avant de repartir en se faufilant dans les tunnels de feuilles, où il rappelle à tous qu’il est vent en se mettant à siffler. Tu as amené avec toi ce vent qui déplace les cypsèles des pissenlits à travers le monde, Mildred. Le vent qui calme le bétail. Un vent qui n’a pas peur. Ceux qui vivent dans la peur deviendront des sauvages. »

Entre religion chrétienne et croyances propres aux Andes, le village se délite peu à peu, jusqu’à cette fuite des nus, qui mène à une mise à nu émotionnelle dont la puissance, multipliée par des points de vue qui sont autant de conditions allant jusqu’à la folie, n’a d’égale que l’intense fougue. Entre un prêtre qui s’auto-mutile et ne devient qu’un cri, et un père qui défonce le crâne de sa fille pour éviter qu’elle rejoigne les nus, fille, Carmen, qui a été une narratrice – comme si la narration, le fait narratif lui-même, pouvait signifier, à son dernier point, la possibilité voire la nécessité du silence.

Aux questions que soulève son bref roman, Freire ne propose aucune réponse ; elle reste dans l’allusion, dans l’expression poétique de l’indicible (« Tu étais là, Tadeo, derrière le piton, à nous observer entre les roches concaves, caché comme dans le ventre obscur de ta mère, et moi je pleurais parce que je devinais que ton visage troublé exprimait l’horreur. », un exemple parmi d’innombrables au fil de Tu as amené avec toi le vent), dans la confrontation à la peur et donc à la mort, sur une corde raide entre le réalisme magique, cette étiquette dont on a orné une part certaine de la littérature sud-américaine depuis au moins cinquante ans, et l’horreur – au-dessus d’un gouffre lumineux, dirait-on.

Toute la difficulté à évoquer ce bref roman tient au fond à ceci : il est aisé à comprendre mais l’on sent, une fois la dernière page tournée, qu’il convient d’y retourner parce la folie qu’il contient, une folie qui mène à la mort, résonne par son étrangeté – alors qu’on la sent au fond si familière, peu importe le continent sur lequel on est né.


Didier Smal


Natalia Garcia Freire (1991) est une autrice équatorienne. Elle a étudié la communication et a obtenu un master en écriture créative. Journaliste, elle vit désormais à Madrid.


  • Vu : 108

Réseaux Sociaux