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Tropique de la violence, Nathacha Appanah, par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard le 15.06.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Tropique de la violence, Nathacha Appanah, Folio, mai 2018, 192 pages, 6,60 €

Tropique de la violence, Nathacha Appanah, par Sandrine Ferron-Veillard

 

« Ils prennent leur élan sur la jetée de béton, leurs jambes noires et maigres comme des bâtons filant à vive allure. Arrivés au bout, ils se jettent dans l’océan en remontant leurs genoux, ouvrant leurs bras, criant leur joie ».

La légèreté du désespoir. L’attraction du vide lorsque l’espoir ne retient plus.

À propos de ce livre magistral, qu’ajouter sinon saluer ici la note de lecture de Pierre Perrin, rédacteur à La Cause Littéraire.

Et pourtant !

Ici les odeurs ont un corps. Les sons. L’invisible est omniprésent.

Il faut écouter Mayotte pour qu’elle ne sombre pas. Le rapport à l’Autre qui ne fonctionne plus, l’accueil qui n’opère plus, le chômage et la pauvreté qui sont inacceptables, les politiques et la parole impeccable. Impraticable. Sentir ses couleurs, la couleur de ses peaux, la peau de ses enfants que même la terre n’accroche plus. Les enfants seuls, les enfants abandonnés. Ils errent, ils se terrent. Ils grandissent comme des fruits sur un arbre. Ils pourrissent.

Le parfum de la décomposition. Le livre composé, le parfum crée, le parfum et le livre dans les yeux, les oreilles, la bouche, le nez. Chaque mot telle une molécule olfactive recréée et sélectionnée précisément pour traduire l’image, une couleur, une émotion. Une projection. Des accords, à l’intérieur d’eux d’autres accords et ainsi de suite jusqu’à la vibration. Jusqu’à la chute. Nathacha Appanah a choisi un titre cinglant pour dire Mayotte, une note de tête la première et la plus volatile, un ton sec et sonore pour l’identité du texte, une note de cœur. La littérature en note de fond, la note qui soutient et perdure. Là toute la puissance du livre, son sillage et sa tenue. Le talent de son auteure. D’avoir su traduire olfactivement l’île. D’y avoir inséré une bande son, une palette et un livre clef, l’universalité pour étendard.

Marie a grandi, Marie est infirmière, a épousé Cham, est arrivée à Mayotte, Marie est blanche. Marie n’a pas d’enfant. Et ceux qui prétendent qu’une femme qui n’a pas de ventre est une femme aphone. Marie adopte Moïse. Moïse est un nourrisson échoué sur la plage, dans les bras de sa mère, Moïse est noir, Moïse est recueilli par Marie. Moïse grandit, il a un chien, Bosco. Moïse rencontre Bruce, Bruce est noir, Bruce est le chef, Bruce entraîne Moïse au fond. Olivier est policier. Stéphane est blanc. Ils veulent sauver Moïse.

La peur dans le ventre de l’île.

L’île à l’autre bout de la France. Mayotte n’est pas à l’autre bout de la France. Le même béton, la même langue, les mêmes hôpitaux. Les coups et les blessures qui, en France, ont disparu des services hospitaliers, ici sont le quotidien. Les odeurs de poudre, les odeurs de sang, l’odeur de la faim. Les parfums bleutés des poulets grillés. L’herbe, la terre, la pluie, le vent. La puanteur de la violence. Les flamboyants. La mangue aqueuse. Le chocolat amer. L’ylang-ylang. Les senteurs acidulées de poudre ou de fruits ou d’épices, le vert sur tout, les toits en tôle verte, le sucre vert, la note verte. La faune et la flore sont impassibles, sont à leur place à défaut des êtres. Un œil vert, un œil marron. Un œil blanc, un œil noir. Moïse a les yeux vairons, l’œil du malheur.

Ou l’art d’associer les superstitions.

L’île est riche d’une des plus belles barrières de corail quasi complète. Et ses baleines et ses randonnées et ses secrets et autant de curiosités touristiques qui menacent ses fonds. Mayotte est encerclée, vouée à s’échouer tel un canot surchargé à la dérive. Les migrants, les clandestins, là-bas, les fonctionnaires sont des expatriés. Les bénévoles, les utopistes, les bien-pensants. Tous des déracinés. Nul besoin désormais d’aller au bout du monde pour rapporter des images qui choquent et pleurer derrière elles, elles sont en France, sont en bas de chez soi, elles sont françaises. Les images sont des voix, devenues inaudibles. Les barques des clandestins sur les plages. Les corps des adultes, les corps des enfants gorgés d’eau. Que seront les regards demain de ceux qui ont été jetés, parqués, gommés, l’estime de soi raclée. Sentir la sueur et le fer. Sentir l’épaisseur de son identité, ses signes et ses pénombres. Les esprits tapis dans les couleurs, les nuages, les arbres, les pierres. Traverser la mer pour accoucher, pour confier son enfant au sol, pour le bénéfice d’un soin et d’une appartenance.

« Je n’en voulais plus de cette vie protégée, de cette vie de Blanc, de ces vêtements de Blanc, de cette musique blanche qui ne transporte nulle part et de ces livres qui parlent de roseaux et de saules. Je voulais transpirer une sueur d’homme noir, je voulais manger du piment et du manioc comme avant je mangeais des petits Lu et de la confiture (…) Je voulais appartenir à un endroit, connaître mes vrais parents ».

La micro-cassure. Le geste de trop ou le vaisseau sanguin qui claque. La vie irréversible. La vie éclate d’un bord à l’autre, du visible bascule dans l’invisible. La barge, de la lumière à l’ombre, pour passer d’un bord à l’autre de l’île, du côté blanc au côté noir, Moïse a basculé. Le gang. Le bidonville. Les esprits n’ont plus de croyances, ils concluent des pactes. Bosco, son chien, le tient encore, retient Moïse mais jusqu’où. Se maintenir. Rester en vie, rester humain.

« (…) l’odeur de tous les ghettos du monde. L’urine aigre des coins de rues, la vieille merde des caniveaux, le poulet qui grille sur des vieilles barriques de pétrole, l’eau de Cologne et les épices devant les maisons, la sueur fermentée des hommes et des femmes, le moisi du linge mou ».

L’envie de crier, le poids dans la poitrine, le poing dans le cœur, le coup va partir. D’un bord à l’autre du mal. La terre va craquer, trop de pas, trop de lignes, trop de corps. Trop de pics autour des maisons, de grillages autour des jardins, de barreaux aux fenêtres. Les Blancs qui viennent ici prennent de l’exotisme, des primes, des points. La vie entre soi. Les nuits en boîtes de nuit, les bains la nuit pour baiser à même le sable, les pique-nique sur les plages, se gaver un maximum jusqu’à vomir son ivresse, se remplir avant qu’il ne soit trop tard. Et puis les autres qui eux veulent y croire, ils se démènent, ils veulent bien faire. Et les Noirs qui n’en peuvent plus d’être Noirs et les Blancs qui voudraient être des Noirs pour mieux tendre la main et croire, être en empathie, croire tout simplement. Mais la terre coule. Rouge. La boue. Les pluies. Les pleurs. Elle se salit. Elle tressaille. Elle croule sous les tas d’ordures. Ce que le monde ne digère plus. Elle se retire et se fout des distinctions, emportant avec elle le blanc, le noir, le bien, le mal.

Les morts parlent, ils sont magiques. Les oiseaux deviennent des arbres, les arbres des témoins. Les chiens entrent dans les corps pour les défendre, pour les sauver, du jeune garçon à l’homme à venir et tous les autres après eux. La Métamorphose. Les parfums, les musiques, les couleurs ou redevenir un oiseau, « dis, emmène-moi », devenir un oiseau pour devenir invisible. Passer du corps squelette au corps plume, redevenir un tout ou être au-dessus. Revenir à son prédateur.

Et pourtant. Trouver du prodigieux semble impossible. La drogue, le désœuvrement, la saleté, l’horreur. Les mots sont terribles, les mots sont clairs, ils sont à vif. Les émanations suscitées plus encore. L’odeur de fer, l’odeur de merde, l’odeur de la peur. La sueur, le vomi, le foutre. Sous la terre le feu, par la douleur vomir la vie.

« L’océan rentre dans le sable, la terre, nourrit les rivières et les plantations. Ma peau brûle, ma tête va éclater et je regarde mes fleurs. Sont-elles si belles parce qu’elles se nourrissent de chair ? Sont-elles si colorées parce qu’elles se gorgent de sang ? Mon cœur s’emballe et avant que je ne devienne fou, avant que les fleurs ne se transforment en mains, les branches en bras, les troncs en corps, je saisis la pelle et je frappe ce rouge, j’écrase le blanc velouté, j’assomme le jaune soleil, je tue le rose, je fais taire à jamais le fuchsia ».

Tirer un trait entre les Comores et Mayotte, tous cousins, tous frères, une ligne telle une déchirure. La cicatrice au couteau, le couteau dans la main de Bruce, la balafre sur le visage de Moïse. La terre en rage, la terre en nage, elle gronde, « elle rampe, elle rappe ». Près de trois-mille mineurs isolés prêts à exploser. L’horizon brisé. D’autres îles. Une île voisine tremble de voir son harmonie vaciller.

L’art de vivre ensemble ses différences.

Combien de femmes, combien d’hommes, d’animaux sacrifiés, combien de prières faudra-il et quels que soient les appels, combien encore de sauts dans le vide pour échapper aux hiérarchies. Aux territoires.

Les odeurs persistent, âcres ou sucrées, terreuses ou fétides, elles s’immiscent. Elles montent et vers le ciel terriblement, la fumée noire, la fumée blanche. La fumée bleue.

À tous ceux qui aiment cette île, l’ont aimée, à tous ceux qui sont Mayotte. Lisez.

 

Sandrine Ferron-Veillard

 

Nathacha Appanah est née à l’île Maurice et vit en France. Ses précédents ouvrages ont été traduits dans plusieurs pays et couronnés de prix littéraires. Tropique de la violenceest son sixième roman, il a reçu treize prix littéraires.

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A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.