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Toutes ces foutaises (Kol hadha al-haraa), Ezzedine Fishere (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart le 15.10.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Toutes ces foutaises (Kol hadha al-haraa), Ezzedine Fishere, Editions Joëlle Losfeld, mars 2021, trad. arabe (Egypte) Hussein Emara, Victor Salama, 283 pages, 22 €

Toutes ces foutaises (Kol hadha al-haraa), Ezzedine Fishere (par Patryck Froissart)

 

« Ce roman est constitué de récits que m’a remis Omar Fakhreddine. Il m’a appelé un jour de l’été 2016. D’habitude, je ne réponds pas aux numéros inconnus, mais je m’ennuyais ce jour-là et je n’avais rien à faire, alors j’ai décroché ».

La genèse d’une œuvre peut tenir à peu de choses. Si Ezzedine Fishere ne s’était pas ennuyé le jour où Omar Fakhreddine l’a appelé pour lui proposer de transcrire ses histoires, ce roman n’existerait pas…

Le procédé littéraire n’est pas nouveau. Nombre de romans, et non des moindres, sont nés, aux dires de leur auteur, soit de la transcription de ce qui lui a été confié par les personnages qui déclarent en avoir vécu les péripéties ou en avoir été les témoins, soit de la copie ou de la reconstitution de manuscrits dont il a découvert l’existence mystérieuse dans des greniers, des caves, des grottes… Ici (nous sommes au siècle des technologies de la communication), l’auteur a pour mission de transcrire et de publier des enregistrements vocaux réalisés sur des clés USB que lui remet Omar.

Quel que soit le canal par lequel le récit initial a transité pour lui parvenir, l’écrivain est de fait alors investi d’un statut de passeur. Il lui est dévolu de « révéler » ce qui aurait pu, sans son entremise « professionnelle », rester à jamais ignoré.

Ezzedine Fishere, écrivain égyptien, ne peut refuser un tel mandat ! La sollicitation est d’une importance historique ! Les récits en question, multiples, divers, sont en effet présentés par le destinateur comme autant de témoignages sur des situations vécues d’abord par des protagonistes de la révolte populaire de 2011 contre le régime de Hosni Moubarak, puis par des individus de tous partis, ballottés dans les turbulences tragiques qui ont suivi les journées révolutionnaires jusqu’au temps du récit, en 2016.

Une simple succession linéaire de ces diverses histoires eût pu paraître fastidieuse. L’art de l’écrivain a consisté ici à les insérer dans une structure narrative à tiroirs, et à tisser des liens étroits entre le narrateur intra diégétique principal, Omar, et les héros historiques, eux-mêmes souvent reliés entre eux d’un récit à l’autre tantôt par des relations professionnelles, familiales, de voisinage, amicales ou amoureuses plus ou moins intimes, ou par une indéfectible rivalité idéologique. De surcroît, les propos d’Omar, de même que ceux d’Amal, s’insèrent dans une intrigue originale, dans un lieu clos, dans un temps défini. Pour résumer : Omar, alors jeune chauffeur de taxi, est invité par Amal, une cliente américano-égyptienne, avec qui il a participé autrefois à une session de formation pour une ONG, à partager à temps plein avec elle les trois derniers jours de son séjour en Egypte. Il se trouve qu’Amal sort en 2016 des geôles du Caire où elle a été incarcérée un an pour activités prétendument subversives ayant mis en péril la nation égyptienne. Dans l’appartement d’Amal, à qui le pouvoir a donné trois jours pour quitter définitivement le pays, se noue une intrigue érotico-amoureuse au cours de quoi les deux partenaires, entre deux étreintes, s’invitent à se raconter leur histoire respective puis celles de leurs proches, de leurs amis, de personnes qu’ils ont connues. La référence à Shéhérazade est explicite. Les histoires se succèdent donc, incluses en un dialogue prosaïque portant sur des demandes de précision, des protestations, commentaires, contestations, interrogations, dénégations quant à tel ou tel fragment narratif, le tout entrecoupé par des propos triviaux sur la relation sexuelle en déroulement, sur les échanges relatifs aux nécessaires pauses repas, douches, sommeil et cigarettes, et par les interventions cadres, copulatives (et… copulatoires) d’un narrateur extradiégétique omniscient qui ne peut être que Fishere lui-même se plaisant à boucher à son gré les interstices avec un ciment narratif qui donne à l’ensemble une tonalité sensuelle apportant beaucoup de bienvenue légèreté et de dérision à la noirceur des tableaux de la galerie, avec une volonté ouverte de provocation, par la répétition d’épisodes d’un érotisme cru qui jalonnent ces trois jours et ces trois nuits, à l’encontre de l’étouffante chappe de morale islamiste doublée de censure politique despotique qui s’est abattue sur le pays. Dans l’extrait suivant, les risques potentiels auquel s’expose l’auteur proviennent de ceux, qu’on reconnaîtra, qui sont désignés par l’indéfini « certains ».

« J’ai dit à Omar que ses récits étaient très provocants et pouvaient offenser la pudeur […]. Je lui ai demandé s’il était prêt à aller en prison si le roman faisait honte à “certains” ou offensait leurs sentiments nationaux, leurs convictions religieuses ou leur sensibilité exacerbée. Il a répondu qu’il pensait que c’était moi qui irais en prison […] car le roman porterait mon nom. J’ai rétorqué que les histoires étaient les siennes et que je n’étais que le narrateur. Nous en avons discuté avec des avocats, qui étaient d’avis que nous irions tous les deux en prison si “certains” le voulaient, et que rien ne se passerait si d’autres le souhaitaient, de sorte que ce n’était pas nécessaire de nous casser la tête avec des détails juridiques.

Ce n’était pas très rassurant ».

Toutes ces histoires inscrites chacune dans des séquences dialogiques qui commencent récurremment par le déclic narratif : « Tu es réveillé(e) ? » mettent en scène et aux prises, tour à tour, dans le cours tourbillonnant, turbide, de l’histoire récente du pays, des révolutionnaires de la première heure se soulevant contre Moubarak, puis des démocrates tout simplement épris de liberté, des islamistes fanatiques, des anti-islamistes militants, des jeunes résolus à mettre en pratique l’amour libre, des couples d’homosexuels sortant de la clandestinité pour revendiquer publiquement le droit d’assumer leur amour au grand jour…

Mais il est un point commun, fatal, inévitable, à ces destins : ils se terminent tragiquement, et leur succession, ou leur simultanéité, et leur confrontation, et parfois la façon dont ils s’entrecroisent, aboutissent systématiquement à la désillusion, au désenchantement, au renoncement, au repli sur soi et au retour à l’anonymat, à l’inexistence sociale, au néant pour celui ou celle qui a survécu, dans un contexte qui devient d’évidence, pour chaque protagoniste, quels que soient le parti et l’idéal pour lesquels il s’est battu, un non-sens historique général, ce qui donne tout son pesant de pessimisme, voire de nihilisme, à mesure de l’avancement de la lecture, au titre de l’ouvrage : « Toutes ces foutaises ».

Que reste-t-il au bout du compte ?

« Qu’est-ce que tu vas faire, alors ?

– Dormir, probablement ».

Qu’en sera-t-il de l’histoire cadre, de la relation entre Omar et Amal ? Une autre foutaise parmi toutes les autres ? A voir…

 

Patryck Froissart

 

Ezzedine Fishere, écrivain, universitaire et diplomate égyptien, né au Koweït en 1966, a grandi en Egypte et étudié dans plusieurs universités en France et au Canada. Il enseigne actuellement à l’université Dartmouth (Etats-Unis). Toutes ces foutaises est son septième roman.

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice.

Il a publié : en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP) ; en 2021 : Li Ann ou Le tropique des Chimères (Editions Maurice Nadeau)