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Théographie de Mouchette de Robert Bresson, 1967

Ecrit par Didier Ayres 21.02.12 dans La Une CED, Ecriture

Théographie de Mouchette de Robert Bresson, 1967


Mère (marmonnant). Sans moi, que deviendront-ils. Ça me tient

jusqu'au milieu de la poitrine..., on dirait qu'en dedans c'est de la pierre.


Peut-être, cette première phrase de la Mère à l'église, qui sont les premiers mots du film, résume le projet global de l'oeuvre. Tout y est. C'est-à-dire l'importance d'une présence au milieu du réel, comme une caméra par exemple, et les deux questions de la chair et de Dieu, si vous voulez bien me suivre jusqu'à cette limite. Car, pour faire entendre un sens au-delà des simples faits que relate le film, il n'est besoin que d'une ligne, pour moi, ici, et au prix même de cette espèce de néologisqme bien pratique en ce cas, avec le vocable "théographie". Les critiques de cinéma sont bien sûr plus habilités à discourir, et il y a sans doute des hardiesses que je me suis permises, sans, je l'espère, me trouver pour cela en défaut. Mais, c'est le projet de théographie qui m'est venu à l'esprit dès que j'ai ouvert le scénario du film.

Car il va de soi que la question du corps est centrale, comme une visée exogène des corps et des souffrances des corps. La "pierre" qui est inerte dans le coeur de la mère, est cette forme absolue de matérialisme, au sens philosophique du terme, et vient battre au milieu de cette petite église de campagne qui, comme la maison de Mouchette, les bois, le café, la grange et la place du village, sont les lieux du drame sylvestre où pourra se dérouler la scène centrale du viol. Alors pourquoi imaginer une terminologie absconse et énigmatique, alors qu'il suffirait de dire que cette oeuvre est d'inspiration chrétienne? Je répondrai que ce film est un théorème, lequel ne se conçoit qu'en la présence d'une écriture disons, "théologique", même si ce mot est très mal adapté à mon idée principale.

Je m'explique. Mouchette est d'une écriture qui ne laisse pas la caméra sans mission ni devoir. Elle est l'instrument d'une "théographie", dont nous n'évoquerons pas les ressorts théoriques, car nous n'avons aucun titre pour le faire. Mais, disons quand même que Mouchette, est de cette espèce, une figuration de la présence -même si personne n'est dupe, en n'oublie nullement que c'est du cinéma.

Ces petits prolégomènes finissent par peser lourd dans notre propos, et j'aimerais que nous avancions un peu. Revenons, si vous le voulez, à la scène de braconnage du début, qui est d'ailleurs constituée d'un ensemble complexe de plans, plan américain, gros plan, plan moyen, donc d'une grande diversité  permettant de cacher et de montrer successivement toute l'étendue de l'affaire. La caméra écrit, au propre, l'action des personnages, et manifeste, au figuré, la présence imaginée d'un créateur. Oui, nous vous accordons que c'est bien hardi d'en venir si vite au fait. Mais il y a dans cette scène de chasse, quelque chose qui cherche à abolir le secret des personnes, et à rendre visible toute l'activité humaine -ce que seul un univers théocentré est capable de rendre. De là notre modeste idée d'une "théographie" de Mouchette. Le discours diégétique, qui vient de l'adaptation du roman de Bernanos, ne fait que proposer une matière, dont la caméra s'empare pour écrire, et sans ni détromper ni écarter le spectateur du problème que pose ici la chair -ou en tous cas, qui se posera bientôt pour Arsène-, on voit bien que le simple repli sur l'histoire en train d'exister n'est pas vraiment possible. Il y a une chose supérieure qui tonne au milieu des fourrés et des bois, dans le pauvre destin de la bête morte, dans l'acrimonie entre des personnes dont l'esprit n'est pas tranquille, tout cela  confine à nous laisser entendre qu'il y a un ailleurs que le photogramme -même si, peut-être, il n'y a que le photogramme.

Le faisceau de perceptions est organisé autour du sujet central de la chair -et je crois là que tout le monde sera d'accord. Je dirai que nous pouvons voir comment un discours de la chair est promis à la violence, à la mort, donc à l'échec (et participe de ce grand échec du péché chrétien). Pour souligner vraiment que cette idée est modeste et sans prétention, je dirai encore qu'elle est tout entière dans ce petit signe de croix, mal dégrossi, de Mouchette à l'église, une sorte de signe pour Dieu dans l'aveuglement où nous sommes forcément, croyants ou pas. Car, là est vraiment ce signe "théographique'" en propre qui nous occupe.

Cependant, l'injustice règne. La fête foraine est pleine de désirs et d'ambiguïté, et rappelle, en un sens, la scène de chasse, de braconnage, où cette fois, c'est Mouchette qui est la venaison. Le film est conçu de façon à nous laisser, ensemble, indignés et coupables. C'est là la seule vraie leçon morale que je tire pour ma part de ce film. Notre théographie s'arrêtera là, non pas au moment diégétique du viol, qui est une injustice dont nous sommes complices comme spectateurs, et donc indignés, mais comme explication de l'oeuvre, celle d'une histoire humaine qui se baigne de larmes, du sang de l'innocent, de la méchanté des bourreaux. Notre Mouchette est une petite crucifiée. Personne ne sait, tout le monde doute, même de la vraie inertie des pierres que nous évoquions au debut. Oui, c'est une vision du monde que nous livre Bresson, en ce film magnifique.


Didier Ayres


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.