Sur les deux versions de Sac au dos de Joris-Karl Huysmans (par Patrick Abraham)
Joris-Karl Huysmans, Romans I, Robert Laffont, collection “Bouquins”, 2005, 992 pages, 30 euros
Ecrivain(s): Joris-Karl Huysmans Edition: Bouquins (Robert Laffont)
La nouvelle de Huysmans Sac au dos paraît d’abord en feuilleton dans L’Artiste de Théodore Hannon, à Bruxelles, du 19 août au 21 octobre 1877. Trois poèmes en prose, si tant est que leur genre soit définissable, inédits semble-t-il du vivant de l’auteur, « Le chant du départ », « La léproserie » et « Châlons », en constituent la matrice. Elle est reprise en volume chez l’imprimeur Callewaert, toujours à Bruxelles, quelques mois plus tard. En 1880, Huysmans décide de la remanier pour l’intégrer aux Soirées de Médan que Georges Charpentier met en vente en avril.
Les six textes des Soirées ont pour thème commun, on le sait, la guerre franco-prussienne et visent, en pleine bataille naturaliste, par la voie du scandale au besoin, à lancer le mouvement. Huysmans s’inspire de son expérience personnelle et les étapes de la nouvelle, dans les deux versions, correspondent d’assez près à ce qu’il a vécu : son enrôlement dans la garde mobile et son départ, fin juillet 1870, pour Châlons où il doit être hospitalisé à cause d’une dysenterie ; le retrait chaotique des troupes françaises, suite à l’avancée allemande, et l’évacuation des blessés et des malades vers Arras, Rouen puis Évreux ; son retour à Paris à la chute de l’Empire. On le voit, Huysmans aura participé au conflit sans tirer un coup de fusil.
En 1878, Huysmans, petit fonctionnaire au ministère de l’Intérieur depuis 1866, dirige en même temps l’atelier de brochage-reliure Huysmans et Vve Guilleminot, 11 rue de Sèvres, dont il a hérité en 1877 après la mort de sa mère et qu’il transposera dans Les Sœurs Vatard en 1879. Le Drageoir aux épices a été publié en 1874 et Marthe, son premier roman, en 1876. De La Fortune des Rougon en septembre 1871 à L’Assommoir en janvier 1877 et à Une page d’amour en avril 1878, les huit premiers tomes des Rougon-Macquart sont sortis en librairie. Le monarchiste Mac Mahon est président de la République depuis mai 1873 et le restera jusqu’à sa démission en janvier 1879, remplacé par Jules Grévy. À Dijon, le 17 novembre 1878, meurt le capitaine Frédéric Rimbaud (père). En décembre, Rimbaud le fils est engagé comme contremaître par une entreprise d’extraction et d’exportation de pierres à Chypre.
Les deux versions de Sac au dos comptent approximativement le même nombre de pages (vingt-quatre). On en déduit que suppressions et ajouts s’équilibrent. Nous allons tenter de répertorier quelques-unes de ces modifications afin d’en dégager une signification, en nous appuyant sur les remarquables commentaires et annotations de Sylvie Thorel-Cailleteau pour l’édition des Romans de Huysmans dans la collection « Bouquins » de Robert Laffont en 2005. Nous renvoyons les curieux qui souhaiteraient aller plus loin à l’analyse très fouillée de Marcel Cressot parue dans les Annales Universitatis Saraviensis (Sarrebrück, Université de la Sarre) en 1954.
1- La première version débute sur « la chaussée de la rue de Lourcine » (p. 237) où se situe la caserne où ont été rassemblés les gardes mobiles. En 1880, une récapitulation autobiographique précède cet épisode. (p. 261-262). Le narrateur résume son existence de la fin de ses études à la déclaration de guerre, évoquant sa jeunesse oisive au Quartier latin et ce qu’il désigne désormais comme « la puberté de la sottise » : Huysmans, comme le souligne la préfacière, en tâchant de conformer son récit aux principes de l’école naturaliste, s’inscrit par la même dans la rupture démystifiante de cette école avec les mensonges du bohémianisme littéraire, contre lesquels s’insurgera à son tour Jules Vallès dans son Insurgé posthume (1886).
Ajoutons que dans la version initiale le narrateur autodiégétique est anonyme. Dans la version finale, il se nomme Eugène Lejantel. Il est écrivain, comme le montre une discussion sur la « contexture du sonnet » (p. 243 et p. 268) avec son camarade d’infortune, de trajets nocturnes en train et d’hôpitaux le peintre Pardon, devenu Francis Émonot en 1880.
L’intention politique se précise, dans cette deuxième version, à travers un antimilitarisme plus affiché. À Mourmelon, le maréchal de France Canrobert, sanguinaire bras armé de Louis-Napoléon Bonaparte lors du coup d’État du 2 décembre 1851, est conspué (p. 264). À Évreux, Lejantel donne la parole à un « soldat de ligne », également hospitalisé, qui relate en se déshéroïsant complètement la défaite de Frœschwiller (p. 274-275). Le personnage de l’officier menaçant de « casser la tête » au « soldat de ligne » s’il ne monte pas au front, avant d’être déchiqueté par un obus, annonce le Zola de La Débâcle (1892), où Maurice Levasseur sera transpercé par la baïonnette de son ami le caporal Jean Macquart sur une barricade de la Commune, et le Bardamu des premières pages du Voyage au bout de la nuit dénonçant la folie imbécile des tueries.
2- On repère en outre, dans la version définitive, plusieurs dépoétisations descriptives qui fluidifient le récit et un renoncement systématique à ce que Sylvie Thorel-Cailleteau appelle à juste titre des « morceaux de bravoure ». La « si frêle, si jolie » sœur Angèle de l’hospice d’Évreux perd sa caractérisation de « mignotte » (p. 250 et p. 273). Les deux « scélérates » que Lejantel et Émonot rencontrent après avoir fait le mur, et qu’ils invitent avec complaisance à dîner, sont privées de leurs « minois de jeunes vierges » pour être qualifiées de vulgaires et laides « filles en carte » (p. 252 et p. 279). Un éloge provocateur du « clysopompe » de sept lignes, où Cicéron, assassiné par des Esseintes dans À rebours, était cité, est supprimé (p. 249).
3- Intéressons-nous à la double conclusion. Dans la première version, on observe, sur une quinzaine de lignes, une énumération très travaillée des « bibelots » et des « livres » que possède le narrateur et qu’il retrouve avec délectation, après qu’un « congé de convalescence de soixante jours » lui a été octroyé, dans son logement parisien (p. 259) : « Les cuivres jettent de longs rayonnements de feux rouges et jaunes, les tableaux chinois jubilent et grimacent sur leur fond de vermillon rude, (…) les grotesques Moustiers cabriolent et ricanent, etc. » En 1880, ce passage, rompant le rythme et à l’écriture trop artiste sans doute à la façon d’Edmond de Goncourt, est condensé en un segment de phrase (« m’emplissant la vue de mes bibelots et de mes livres »). Lejantel est heureux de pouvoir profiter, au bout d’une interminable période de promiscuités humiliantes, la solitude de sa chambre enfin recouvrée, non d’objets précieux, mais… d’un « lit propre » et d’une « cuvette d’eau » individuelle (p. 283-284) !
De même, au fil des pages, les allusions à ses maux d’entrailles et au « thomas » (le pot de chambre…) s’accentuent. Un parallèle entre la guerre et les troubles digestifs s’établit. Pour Huysmans, la guerre n’est donc plus, comme pour l’adolescent Rimbaud dix ans plus tôt, foulant l’herbe menue par les soirs bleus d’été, un blasphème envers une Nature maternelle, souriante et pacifique (« Nature, ô toi qui fis ces hommes saintement ! » ; « Nature, berce-le chaudement, il a froid… »), mais la manifestation stupide, aveugle et dégradante de cette même Nature.
On se souviendra ici de la manière dont l'écrivain, de roman en roman et surtout par le biais du des Esseintes d’À rebours dans sa réclusion volontaire de Fontenay et du Jacques Marles d’En rade, exilé avec son épouse, pour sa consternation, au château de Lourps, a martelé sa détestation de la campagne, « cette sempiternelle radoteuse », et des émouvants phénomènes qui en composent, par tradition, en littérature, la beauté et le charme.
En jouant sur les mots, on aurait envie de dire que son naturalisme, dans Sac au dos, s’affirme par un anti-naturisme aussi accablé que goguenard.
Patrick Abraham
Pondichéry, Inde
Février-mars 2026
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