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Sous le ciel vide, Raphaël Nizan (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 12.11.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Editions Maurice Nadeau

Sous le ciel vide, Raphaël Nizan, Les Lettres Nouvelles, septembre 2020, 111 pages, 17 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Sous le ciel vide, Raphaël Nizan (par Patryck Froissart)

 

Le narrateur, quinquagénaire ou presque, journaliste, homme de lettres, rangé, marié, père d’un jeune homme dont il est fier, se trouve par hasard dans les environs de Notre-Dame de Paris en feu en avril 2019. L’incendie le transporte d’un coup trente ans plus tôt, un soir où, défoncé, il avait gravi une à une les quatre-cent-vingt-deux marches de la tour nord de la cathédrale avec sa compagne Ayla, à qui l’attache un indéfectible amour-passion, elle tout autant camée, « l’un et l’autre pris dans cet élan érotique qui ne [les] quittait guère à cette époque-là, furie rageuse et sensuelle où s’annihilait le temps, le monde et la rage ». Alors les souvenirs affluent, s’enchaînent, se bousculent, parfois dans le désordre, l’un provoquant la brutale émergence de l’autre, dans la douloureuse résurgence des quelques années hallucinantes d’une adolescence absolument désaxée.

Né dans une famille de hauts fonctionnaires, le narrateur s’attire très tôt le mépris, puis le rejet affectif de la part de ses parents grands bourgeois et bien-pensants, en particulier lorsque remarqué comme l’un des meilleurs espoirs du football français, il leur fait part de son souhait de s’engager dans une carrière sportive, rêve qu’il brisera de lui-même par son comportement hors normes.

« Après m’être battu comme un chiffonnier des jours durant dans les dortoirs de ce centre de formation professionnelle de l’un des grands clubs de football des bords de la Méditerranée où l’on m’avait donné une dernière chance après que j’eus déjà craché sur le club parisien et le centre de formation du grand Est, j’avais définitivement jeté l’éponge sur mon premier rêve d’enfant et plongé tout l’été, toutes barrières levées, dans la plus intense et ravageuse course à la défonce de ma courte existence ».

Cette « course à la défonce » ne se limitera pas à un été. Elle deviendra vite une fuite en avant en tandem, le narrateur et Ayla s’entraînant l’un l’autre dans une descente aux enfers impulsée par une quête éperdue, croissante, et paradoxalement consciente d’autodestruction. Les éléments et leur enchaînement en sont bien connus : prise de drogue, d’alcool, de médicaments, addiction grandissante, besoin d’argent pour se procurer les doses, vols, combines, revente, prostitution… Le cercle vicieux, la pente descendante qu’on ne remonte pas.

La singularité du récit et la qualité du suspense tiennent au fait que le fil narratif se déroule sous la forme d’une succession de paragraphes constitués chacun, pour la plupart, d’une longue phrase dont la respiration rappelle, osons le dire, le lent rythme « proustien », impression que renforce l’usage exclusif de la première personne et que vient soutenir une connotation évidente de la recherche, ici évidemment cathartique, d’un « temps perdu » au double sens de temps révolu et d’années irrémédiablement gâchées, gaspillées. On peut se demander, parce que l’intention de l’auteur est sur ce point volontairement brouillée, si le discours exprime dans l’un ou dans l’autre sens le regret de la perte de ce temps-là.

Le souffle lent et long de la narration contraste remarquablement avec l’enchaînement précipité des éléments narratifs qui se bousculent en un pêle-mêle plaisamment entretenu de faits, d’événements, de commentaires et de va-et-vient entre trois strates temporelles : le temps de la brusque résurgence, provoquée par l’incendie de Notre-Dame, d’un passé bouleversé, chaotique, tragique, le temps du récit de ce passé revécu, et le temps de l’écriture qui est celui, souligné à plusieurs reprises par le narrateur, des premières occurrences hebdomadaires du mouvement des Gilets Jaunes.

C’est probablement ce procédé littéraire qui permet au lecteur de supporter la violence des scènes rapportées, la crudité immédiatement choquante de l’expression, la minutie exacerbée, répétitive, morbide, des détails, l’extrême intensité de la désespérance qui anime le couple et le pousse toujours plus loin, toujours plus vite vers l’ultime, l’irréversible, le point de non-retour.

Comment a démarré cette trajectoire vertigineuse vers l’abîme, sous un ciel désespérément vide ?

« La violente dépression de mon jeune frère, les coups rageurs de ma mère et la lâcheté de mon père m’avaient peu à peu et conjointement jeté dans les bras des marges qu’incarnaient alors les bandes de chasseurs de fafs qui pullulaient dans mon lycée. J’avais treize ans et demi et je m’étais également mis à fumer mes premiers joints… ».

Comment le personnage a-t-il pu sauter in extremis de ce train d’enfer ?

On ne le dira évidemment pas ici.

 

Patryck Froissart

 

On ne sait rien de Raphaël Nizan si ce n’est qu’il est né à Paris, dans la première moitié des années soixante-dix. Très tôt en butte avec les siens et leur modèle social, il devient dès l’enfance, presque naturellement, adepte d’une école buissonnière, préférant les livres aux cours en classe et les expériences que la vie pourrait lui offrir aux promesses de diplômes et de carrières sûres qui l’effraient plus qu’elles ne le rassurent. La littérature est, aujourd’hui encore, sa seule fidélité et son seul horizon.

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice.

Il a publié : en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP) ; en 2021 : Li Ann ou Le tropique des Chimères (Editions Maurice Nadeau)