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Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 2, Les années Lettres Nouvelles, 1952-1965, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 07.10.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Editions Maurice Nadeau

Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 2, Les années Lettres Nouvelles, 1952-1965, Maurice Nadeau, octobre 2020, 1600 pages, 39 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 2, Les années Lettres Nouvelles, 1952-1965, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)


La somme monumentale des travaux, jalonnant l’histoire littéraire française et internationale s’étendant de 1945 à 2013, de Maurice Nadeau, critique littéraire, éditeur, découvreur et promoteur très souvent avant-gardiste d’auteurs et de textes qui se sont inscrits de façon pérenne dans le corpus d’éminence de la littérature contemporaine, méritait bien d’être elle-même rassemblée en plusieurs livres qui sont autant de « monuments » littéraires. C’est ce devoir de « réunir ce qui était épars » que Gilles Nadeau, fils de Maurice, et Laure de Lestrange, se sont donné à cœur et à tâche de mener à bien. L’ensemble de l’édifice comprendra, une fois l’édition complète, trois imposants volumes qui, outre leur puissant intérêt littéraire, traduisent l’évolution de la pensée politique du journaliste.


Le tome premier, ayant pour sous-titre Les Années Combat, recueillant les écrits de Maurice Nadeau publiés entre 1945 et 1951, est paru en novembre 2018. C’est le second, intitulé Les années Lettres Nouvelles, préfacé par Tiphaine Samoyault, couvrant la période de 1952 à 1965, qui fait l’objet de la présente chronique. En mars 1953 est créée la revue Les Lettres Nouvelles, dont le premier éditorial, signé par Maurice Nadeau lui-même, définit le projet sous la forme d’un véritable manifeste :

« La revue Les Lettres Nouvelles veut servir avant tout la littérature. Écrasée sous les idéologies et les partis pris, arme de propagande ou échappatoire, assimilée le plus souvent à un discours pour ne rien dire, la littérature est pourtant autre chose qu’un souci d’esthète, qu’une forme plus ou moins distinguée de distraction, qu’un moyen inavouable pour des fins qui la ruinent. Maintenir la littérature dans sa dignité peut suffire à notre dessein […] La littérature est un art et, à ce titre, elle ne peut pas être instrumentalisée. Pourtant, elle tient son importance sociale à la capacité qu’elle a d’ouvrir les consciences ».

La revue est d’abord mensuelle, puis hebdomadaire de mars à décembre 1959, avant de devenir bimestrielle. Elle définit, numéro après numéro, les exigences littéraires, les prises de positions politiques, les orientations intellectuelles de ses auteurs tout en faisant la promotion de nouveaux écrivains, francophones ou traduits, romanciers, poètes, essayistes émergeant avec peine de la masse éditoriale ou jaillissant brusquement sous les projecteurs médiatiques de l’époque, en tous les points du monde.

Maurice Nadeau est l’une des plumes les plus actives, les plus lucides, les plus visionnaires mais aussi les plus acérées de la revue. Les critiques et analyses littéraires, les articles et contenus de conférences et de réunions de cercles et congrès d’écrivains, les positions militantes qu’il exprime en toute franchise et en toute combativité, les réflexions auxquelles il se livre et les doutes qu’il ressent sur l’objet premier de ses travaux (la critique littéraire), « liant littérature, art et politique», constituent la somme du présent volume. Journaliste littéraire, faisant l’exégèse d’une œuvre, il sait se libérer à l’occasion de l’œuvre elle-même pour aborder en observateur et analyste critique les questions qu’elle soulève, qui se posent dans les années 50, sociales, politiques, historiques, artistiques, philosophiques, humanistes. Ici, par exemple, à propos de Gide, Nadeau se penchant sur les rapports entre l’auteur, l’œuvre et les personnages, se demande si on peut, s’il est légitime, s’il est utile de dresser un portrait de l’auteur par l’étude de son œuvre.

Là, autre exemple, à propos d’un ouvrage de Dionys Mascolo sur le Communisme, il expose son point de vue sur la relation entre littérature et engagement politique, et pose la question, et y répond, de la place de l’intellectuel communiste dans la création littéraire, du rapport entre Poésie et Révolution, au moment où le stalinisme désoriente maints auteurs, romanciers et poètes, d’obédience marxiste. Il publie de nombreux articles sur Trotski, l’homme politique, son action, son rôle historique et son œuvre littéraire. Ailleurs, il débat contre la Guerre d’Algérie, fait le tour des prises de position des intellectuels sur cette question, exprime sa propre vision, puis se demande, en évoquant les auteurs qui prennent parti, en quoi l’écriture est ou peut être action. De même, à propos de la Correspondance entre Gide et Valéry, il questionne : qu’est-ce que la littérature ? Que peut-elle ? Quel lien établir, constater ou créer entre la littérature française contemporaine, la France, les Français, leur mode de vie, leurs aspirations, leurs opinions dominantes ? Sortant du cadre de l’art littéraire, il délivre ses réflexions, plus largement, sur l’art, sur la création.

Découvreur de nouveaux talents, il est en particulier le premier à discerner en Le Clézio, dès la parution de Procès-verbal, l’étoffe d’un grand écrivain. Analysant l’œuvre de Leiris dans une série de cinq études qu’il intitule « L’âge d’homme et la littérature de confession », il interroge sur les limites de l’auto-mise en scène, de la mise à nu de soi, du dévoilement de l’intime. Quand l’écrivain s’expose, quand il expose l’homme qu’il est dans une dangereuse recherche de « la vérité », jusqu’où peut donc aller l’exhibitionnisme, jusqu’où peut mener la volonté de l’écrivain de procéder à l’édification, par-delà, voire par-dessus sa propre personne « réelle », par-dessus sa propre véritable personnalité, du personnage public qui figurera dans les biographies « officielles », ce qui semble être le dessein littéraire de Leiris ?

« Mettre à nu certaines obsessions d’ordre sentimental ou sexuel, confesser publiquement certaines des déficiences ou des lâchetés qui lui font le plus honte, tel fut pour l’auteur le moyen – grossier sans doute, mais qu’il livre à d’autres en espérant le voir amender – d’introduire ne fût-ce que l’ombre d’une corne de taureau dans une œuvre littéraire ».

Initiateur, organisateur, acteur et membre participant de la Rencontre de Zurich en 1956 entre écrivains de l’Ouest et de l’Est sur le thème de la liberté d’expression littéraire, il en rend compte de façon passionnante, en témoin et en historien critique.

Il est de toutes les causes justes.

Il s’élève contre l’instauration de la « monarchie gaullienne ». En 1960, en plein procès des « porteurs de valises » du réseau Jeanson, la publication en septembre du Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie déchaîne la répression des pouvoirs publics. Avec 28 autres signataires, Maurice Nadeau est inculpé « d’incitation à l’insoumission et à la désertion » tandis qu’une répression frappe les signataires, révoqués de l’enseignement ou interdits sur les antennes de radio et télévision.

Il revendique haut et fort sa couleur politique, qui apparaît, sans équivoque, en fond de page de tous ses textes :

« Ne reculant pas devant les formulations hardies nous irons jusqu’à dire qu’à quelques exceptions près, il n’est pas de grand écrivain qui ne soit de gauche, pour peu qu’il ne transige ni avec son projet ni avec lui-même, à commencer par Balzac, exemple trop fameux. Parmi nos aînés immédiats, Gide, Valéry, Martin du Gard sont de gauche. Breton, Bernanos, Malraux appartiennent à la gauche et, horreur ! le Céline du Voyage, le Giono de Que ma joie demeure, le Marcel Aymé de La table aux crevés. De gauche encore, tels écrivains de notre génération dont le glissement insensible à droite ou “au milieu” correspond à une telle baisse de talent qu’ils survivront seulement grâce à leurs premières œuvres. Peu importe qu’ils soient nihilistes, partisans de l’absurde, mystiques, défenseurs de “l’art au-dessus de tout”, s’ils ont découvert un jour la voie qui mène aux autres hommes et si ces hommes se sont reconnus en eux, s’ils ont vibré ensemble sur la même onde. La droite ne communique pas, elle compartimente : entre races, religions, patries, philosophies, conditions sociales ; elle se parle à elle-même ; au fond elle est muette.. ».

Parce qu’il faut en finir dans le cadre contraint de cette présentation, laissons la parole à Tiphaine Samoyault, auteur de la riche préface à cette compilation :

« Maurice Nadeau ne se départit jamais d’une chose, pendant toutes ces années de travail intense : sa considération du lecteur. Il est bon de le rappeler à l’orée d’un volume qui réclame du temps à ses lectrices et à ses lecteurs. Ils s’y sentiront accueillis parce que cette considération traverse les temps, ne se limite pas à l’actualité d’une production. Ainsi, il propose régulièrement des enquêtes pour recueillir l’avis des abonnés : il répond, il montre qu’il tient compte des remarques qui lui sont faites. Mais c’est l’honnêteté de son engagement et la sincérité de son expression qui assurent le passage dans le temps. Ces écrits ne sont pas simplement des documents pour l’histoire littéraire ou pour l’histoire en général. Ils tissent des liens forts entre littérature, pensée et politique. Ils sont aussi des appels encore vifs à la conscience et à la sensibilité. Ils entrent en dialogue avec chacun et chacune d’entre nous.

Ce tome 2 devra donc forcément figurer, à côté du premier, déjà paru, et du troisième, à paraître, sur le bureau ou sur les rayons de la bibliothèque personnelle de toute personne s’intéressant à la littérature, à la critique littéraire, à l’histoire littéraire, à l’histoire des idées au XXe siècle.


Patryck Froissart


Maurice Nadeau, né à Paris en 1911 et mort dans la même ville en 2013, est un instituteur, écrivain, critique littéraire, directeur littéraire de collections, directeur de revues et éditeur français. Il est le père de l’actrice Claire Nadeau et du réalisateur et éditeur Gilles Nadeau.


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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice.

Il a publié : en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP) ; en 2021 : Li Ann ou Le tropique des Chimères (Editions Maurice Nadeau)