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Secrets barbares, Rodney Hall (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 19.01.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Océanie, Roman

Secrets barbares (Captivity Captive, 1988), Rodney Hall, éditions L’Arbre Vengeur, octobre 2020, trad. anglais (Australie) Françoise Cartano, 246 pages, 17 €

Secrets barbares, Rodney Hall (par Léon-Marc Levy)

Des surprises, des irruptions littéraires d’une telle intensité sont d’autant plus formidables qu’elles sont rarissimes. Ce voyage dans les ténèbres du bush australien hantera longtemps ses lecteurs. C’est une traversée des replis les plus sombres de l’âme humaine, un véritable roman de terreur dans les ombres d’une famille effroyable, liée par une forme d’amour létale, travaillée par les pulsions les plus barbares. L’amour néanmoins – et c’est là sûrement le trait le plus terrible de ce terrible roman – l’amour qui soude, qui marque les cœurs et les corps, qui torture, qui dépasse toutes les limites de la morale, qui tue enfin.

En 1956, un octogénaire avoue un triple meurtre commis en 1898, au cœur de l’Australie pauvre, rude, oubliée. Une affaire réelle, mais dont Rodney Hall se défait très vite, ne prétendant à aucun moment à l’authenticité historique. « Les faits n’importent pas. C’est la fiction qui importe » écrit-il dans la préface. Il va même se défaire aussi en grande partie du prétexte du triple meurtre. Ce qui fait la matière essentielle du roman, c’est la famille Murphy avec le père, la mère et les dix enfants, dont trois, deux filles et un garçon, sont les victimes du meurtre. Des parents géants – tous deux dépassent les deux mètres et les 150 kilos – des enfants écrasés par cette parenté massive, physiquement et moralement.

« J’ai créé des parents comme, littéralement, les Géants de la théorie de Vico*, dont les propres enfants, simples humains, devaient apprendre à se civiliser… même si cette révolution de la civilisation devait passer par un sacrifice sanglant. Et ainsi, les Secrets barbares ont pris vie ».

Derrière l’histoire des Murphy, Hall illustre le cycle et le lecteur attentif d’emblée se méfiera de l’aveu du vieil homme, qui revendique, comme un haut fait glorieux, après 60 ans de silence, car l’homme Barney Barnett (Bar-Bar) n’est pas de lignée des Géants, pas de la famille des Murphy. C’est ce qui cloche dans son récit, qui fait grain de sable, avec ses répétitions assenées de culpabilité : « Ces meurtres, c’était moi tout seul, insista la voix de Barney, méprisante. Ils sont à moi », qui ressemblent trop à la « Bejahung » freudienne pour être honnête. Et c’est l’un des fils survivants qui, à 80 ans, sera le narrateur de toute l’histoire qui révélera peu à peu la vérité incroyable, le secret enfoui qui s’y niche.

Le mal, chez les Murphy, côtoie l’innocence. Il y est étroitement lié, comme dans une tresse indénouable. Le rapport des deux Géants père et mère à la religion en est l’illustration première : guère pratiquants ils n’en sont pas moins terrifiés par l’Enfer, comme si l’enfer qui les ronge leur suffisait, que l’autre serait de trop.

« Le Père avait peur de l’enfer. L’enfer était la seule et unique chose qu’il redoutait. Mais il détestait la messe. Il n’y allait que le nombre de fois qu’il jugeait indispensable pour se conserver les faveurs du ciel. La Mère usait de cette peur comme d’une arme contre lui. Elle avait en fait deux armes : son aptitude têtue à entraver le cours des événements en ne faisant rien ; et l’éternel châtiment suspendu en permanence ou presque, sur nos têtes à tous ou presque, mais pas sur la sienne, jamais. Ce qui ne signifiait pas qu’elle se sentait en sécurité, loin de là ; elle prenait simplement grand soin de ne pas dépasser les limites. En fait elle était obsédée, devrait-on sûrement dire, par la menace du mal ».

Innocemment ils sont – à leur manière – le mal. Les violences perpétrées sur leurs enfants – au point d’avoir rendu idiot sous les coups le fils aîné Willie, d’attacher dans des chaînes au pied de leur lit les fils auteurs de frasques – ne sont pas le produit de la haine mais de leur perception pervertie de l’amour, perception dont leurs enfants hériteront pour la plupart. La soudure entre les êtres qui peuplent le Paradis (oui, c’est le nom donné par les parents à leur maison) se fait dans ce matériau inouï de haine et d’amour, de violence et de tendresse, dans une parfaite inconscience de l’oscillation entre les deux pôles de passions. Coups, caresses, fraternité, inceste, vie et mort constituent les points extrêmes de l’espace symbolique qui enferme les Murphy dans une sorte de prison affective hallucinée. Les êtres sont l’incarnation de ces points extrêmes, ils sont les passions mauvaises, ils leur donnent chair.

« Quand ma mère pénétrait dans une pièce, elle en absorbait toute la lumière. Pas seulement par son ombre. Elle épuisait tout ce qui était vivant et ensoleillé ».

L’au-delà du bien et du mal chez les Murphy n’est pas un espace éthique mais ontologique. Il relève de l’inconscience de la bête plutôt que des catégories de l’entendement. Ces êtres sont. Corps, esprit, désir, mort sont dans l’ordre des choses et donc ne posent pas les questions qu’ils posent habituellement chez les hommes. Les êtres dans la maison « Paradis » font corps avec le lieu, l’air, l’espace. Ils en sont particules, éléments.

« C’était une maison basse. Le sol alentour était plat, deux marches seulement en contrebas, enfoui sous une poussière morte pendant la saison sèche, vert pendant celle des pluies. Certains matins, pendant ces mi-saisons entre les deux moitiés de l’année, la brume pénétrait à l’intérieur depuis la véranda, jusque dans les pièces les plus secrètes, et l’obscurité de la Mère se déployait alors toutes voiles dehors, déchirant en loques cette brume qui lui collait à la peau ; tout comme Ellen pouvait traverser la maison dans un tourbillon de blanc ».

L’absence à la vie se glisse dans la conscience du narrateur qui va jusqu’à se poser la question de l’existence des dix enfants. Les ectoplasmes errants peuvent-ils être issus d’une relation sexuelle ? Comment imaginer l’acte chez les Géants que sont Père et Mère ? Hors de toute réalité concevable, le narrateur pose la question de la nature des Murphy. Sont-ils seulement mammifères, ou le produit improbable d’une conspiration des dieux – ou du Diable ? C’est une question lancinante qui traverse en basse continue tout le roman, celle de l’humanité de cette famille. Et plus précisément encore, celle de l’humanité du Père et de la Mère – toujours écrits avec des majuscules – qui ont engendré une troupe de faibles humains. Le Diable semble s’être fait chair pour les concevoir et les faire concevoir dans une malédiction charnelle infernale.

« Vrai ; son vaste corps, ses seins et ses hanches démesurés évoquaient plus l’armure capitonnée que la maternité et les soins à l’enfant. Je fus ensuite visité par l’idée que la même chose valait pour le Père, tout géant qu’il était. Sa puissance n’avait jamais été tournée vers le don. Pourtant ils étaient fertiles, nous étions dix à l’attester. Sans doute furent-ils des victimes : telle fut la conclusion à laquelle j’arrivai. Victimes d’une fertilité non désirée, contre nature, ils nous en voulaient d’être nés. J’imaginais leurs accouplements comme maussades et rétifs. Assez souvent nous avions entendu les frémissements telluriques traverser la nuit, mais je n’y voyais à présent ni une apothéose ni une explosion de joie, mais le constat désespéré que la chair est maudite ».

Le cadre du bush se prête à la préfiguration de l’Enfer. C’est là que le grand-père avait choisi d’installer « le Paradis » naguère, sur un lopin de terre où grouillements et putréfactions règnent en maîtres, refusant air et lumière à ceux qui vivront ici. Cadre-métaphore d’une vie asphyxiée et asphyxiante. Le bush, personnage omniprésent du roman, miroir des âmes noires des Murphy, annonciateur des malheurs à venir.

« C’était ça le bush sur lequel avait débarqué le père de notre père, une forêt si dense qu’on y progressait à l’intuition, entendant mille bruits mais ne voyant presque rien, avec des grenouilles qui poussaient leurs coassements du haut des hautes feuilles, et un sol qui grouillait d’animaux, avec des queues à poil et des queues à écailles qui disparaissait dans l’humus, juste à la pointe de vos bottes […] ».

Le triple meurtre de 1898 marque le point d’orgue de cette malédiction familiale. Ce meurtre sauvage que le vieillard mourant revendique et que le narrateur va, peu à peu, décortiquer pour nous, révélant la vérité, réservant une fin hallucinante, effrayante, incroyable. Derrière « l’affaire », Rodney Hall a construit un roman haletant sur l’œuvre ravageuse du mal quand il se dépose sur la haine ordinaire d’une famille chez qui cette haine est – malgré tout – une effroyable forme d’amour.

 

Léon-Marc Levy

 

* Giambattista Vico ou Giovan Battista Vico, né le 23 juin 1668 à Naples où il est mort le 23 janvier 1744, est un philosophe de la politique, un rhétoricien, un historien et un juriste napolitain, qui élabora une métaphysique et une philosophie de l’histoire.

L’ouvrage principal et le plus connu de Vico est La Science Nouvelle relative à la Nature commune des nations. Vico y expose une théorie cyclique (corsi et ricorsi) de l’histoire selon laquelle les sociétés humaines progressent à travers une série de phases allant de la barbarie à la civilisation pour retourner à la barbarie.

– La première phase, l’« âge des dieux » est celle de l’émergence de la religion, de la famille et d’autres institutions de base ;

– la deuxième phase, l’« âge des héros » : le peuple est maintenu sous le joug d’une classe dominante de nobles ;

– la troisième phase, l’« âge des hommes » : le peuple s’insurge et conquiert l’égalité, processus qui marque cependant le début de la désintégration de la société.

 

La théorie cyclique de l’histoire fait appel à l’idée antique d’éternel retour ; Vico soutenait que le Moyen Âge européen se développait comme l’âge homérique grec, et que notre société subirait un déclin analogue à celui de l’Empire romain.


Rodney Hall, AM, né le 18 novembre 1935 à Solihull en Angleterre, est un écrivain australien.

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A propos du rédacteur

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /