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Scènes d’une vie de bohème, Une jeunesse à Colmar et Strasbourg (1880-1914), Otto Flake (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 06.12.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Arfuyen, Poésie

Scènes d’une vie de bohème, Une jeunesse à Colmar et Strasbourg (1880-1914), Otto Flake, Arfuyen, 2023, trad. allemand, Marine El Hajji, Régis Quatresous, 310 pages, 20 €

Edition: Arfuyen

Scènes d’une vie de bohème, Une jeunesse à Colmar et Strasbourg (1880-1914), Otto Flake (par Gilles Banderier)

En moins d’un siècle, de 1860 à 1945, les Alsaciens ont changé quatre fois de nationalité, de langue, de système politique et administratif, passant de la France à l’Allemagne et retour. L’invasion de 1870 a, dans l’ensemble, disparu de la mémoire collective, malgré les atrocités qui furent commises (pas seulement dans l’Est du pays : on relira certaines nouvelles de Maupassant, comme La Folle). Sommés de choisir entre l’Allemagne et la France, la moitié des Alsaciens prit le chemin de l’exil, abandonnant leurs domiciles, leurs entreprises, leurs fonctions, s’établissant dans la partie de l’Alsace demeurée française (le Territoire de Belfort), les régions voisines ou à Paris (ce fut pour eux qu’on créa l’École alsacienne). De 1870 à 1918, l’Allemagne nouvellement érigée en État fit le nécessaire pour qu’on oubliât les conditions dans lesquelles furent annexées l’Alsace et la Moselle (et ce fut d’autant plus aisé que les plus déterminés des anti-Allemands étaient partis). La gare de Metz est célèbre pour sa lourdeur typiquement teutonne, le « quartier allemand » de Strasbourg se visite aujourd’hui à part entière et le IIe Reich dota richement la Bibliothèque universitaire de Strasbourg, détruite lors du siège de la ville, le 24 août 1870, par un obus allemand selon toute vraisemblance tiré volontairement.

On croisait donc en Alsace-Moselle allemande aussi bien des Français n’ayant pas souhaité s’exiler, pour toutes sortes de raisons, que des Allemands – dont beaucoup de fonctionnaires – venus s’établir dans ces provinces fraîchement annexées. Le père d’Otto Flake naquit à Hanovre (1851) et son fils à Metz (1880). Ce dernier grandit à Colmar, alors une petite ville paisible, enrichie par le commerce de vin, et avant l’annexion capitale judiciaire de la province. On y trouvait (on y trouve toujours) un musée abritant une des œuvres d’art les plus fascinantes qui soient, le retable de Grünewald, dont Huysmans fut un des premiers à parler en France. Le conservateur de ce musée avait un fils dessinateur, Jean-Jacques Waltz (1873-1951), dit Hansi, d’une germanophobie militante, ce qu’on lui reproche aujourd’hui.

Esprit curieux, Otto Flake visita les environs pour s’imprégner de leur passé : « Tout cela m’attirait ; avoir le sens de l’histoire, ce n’est rien d’autre qu’être sensible à la magie du temps » (p.87). À Colmar, il eut notamment pour condisciple le fils d’un administrateur allemand, Ernst Robert Curtius, qui poursuivit sa carrière académique en Allemagne (p.108). Puis, Flake partit pour ses études à Strasbourg, ville ni tout à fait allemande, ni tout à fait française, où il manifesta un notable sentiment de révolte vis-à-vis du « nouvel homme allemand » : « Je portais en moi une révolte innée contre la subordination, les mots d’ordre collectifs, l’esprit associatif, la marche au pas de l’oie, les conventions, et je compris très jeune, dès mes dix ans, ce qui était en train de se former chez les fonctionnaires et les soldats, cet homme des masses des décennies à venir » (p.135). Dans le bouillonnement intellectuel de ce qu’on appelle commodément, mais à tort, la « capitale alsacienne », il fonda une revue, le Stürmer, dont le huitième numéro fut publié lors de la mort de Zola avec la typographie caractéristique des faire-part de décès, ce qui lui aliéna l’élément catholique de la ville. De manière générale, Flake joua un rôle de passeur entre l’Allemagne et la culture française, traduisant pendant ses années strasbourgeoises Remy de Gourmont (par la suite, ce sera Balzac, Diderot, Montaigne, La Bruyère, …). Son volume de souvenirs prend fin à l’aube du premier conflit mondial. Otto Flake mena par la suite une existence compliquée, faite de déménagements, d’instabilité (cinq mariages avec quatre femmes différentes) et d’expédients, sans opposer au nazisme quelque chose qui pourrait ressembler à de la résistance. Il est un écrivain du troisième rang, dont les Scènes d’une vie de bohème valent avant tout par la peinture d’un monde disparu et mal connu.

 

Gilles Banderier

 

Né à Metz en 1880, mort à Baden-Baden en 1983, Otto Flake est l’auteur d’une centaine d’ouvrages : romans, nouvelles, essais et biographies.



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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).