Rose, Marie & Dalida, Catherine Gucher (par Patryck Froissart)
Rose, Marie & Dalida, Catherine Gucher, Ed. Le Mot et le Reste, 23 janvier 2026, 240 p., 21 €
L’affaire des enfants réunionnais déportés, principalement vers la Creuse qu’il fallait « repeupler » sur décision de Michel Debré, député RPR de l’île de 1963 à 1988, a inspiré ces derniers temps plusieurs romans, dont Mission Saphir, de Nicolas Puluhen dont nous avons effectué récemment la recension dans ce même magazine.
C’est le thème qui sert, en toile de fond, d’argument romanesque en cet ouvrage de Catherine Gucher.
Le ministre a été formel. Le repeuplement de la Creuse ne peut pas attendre. L’inspecteur […] pense qu’il ne connaît pas encore très bien les mentalités des populations locales, tellement attardées.
Rose, l’héroïne du roman, cafrine pauvre au caractère indolent, vit dans les hauts du « sud sauvage », dans un écart déshérité de Piton Sainte-Rose, à proximité du volcan de La Fournaise, chez sa mère Thérèse, personne aigrie, acariâtre, égoïste, avec ses trois enfants, l’aîné Gabriel, fils du grand Joseph et Dorise et Lysiane, filles de Charles.
Une 2CV rouge, dont l’image est non seulement toujours vivace, mais encore est restée à La Réunion, jusqu’à nos jours, dans l’imaginaire collectif un véhicule mythique de kidnappeurs d’enfants, circule dans les quartiers pauvres, conduite par une représentante des services sociaux chargée de repérer garçons et filles bien charpentés dont l’état de misère ne permet prétendument pas aux familles d’assurer une éducation considérée comme bienséante.
Il ferait un bon commis de ferme, il avait l’air de bonne constitution, et même si la mère semblait fragile, la grand-mère était robuste.
Thérèse, la marâtre, considérant avoir trop de bouches à nourrir, s’entend avec la rabatteuse, et Rose, en pleine crise de nolonté, signe le document par lequel elle confie Gabriel aux services sociaux.
Elle ne le reverra plus.
C’est sur ces faits et dans ces circonstances que débute le roman. Rose refoule tant bien que mal un sentiment lancinant de remords et de culpabilité, tout en continuant à extérioriser une relative insouciance.
Le cours de son existence, ponctuée par les cyclones et les éruptions volcaniques, assombrie par des drames dont elle tente de compenser la souffrance par des visites régulières, malgré sa relative mécréance, à son icône Marie, « incarnée » ici par la célèbre statue de la Vierge au Parasol, et par l’écoute récurrente des chansons de son idole Dalida (d’où le titre du livre) est rapporté par un narrateur très présent qui tantôt voit les choses en se focalisant dans la vision qu’en a l’héroïne, tantôt exprime sans transition ni avertissement, comme s’il la prenait à son compte, la perception péjorative que véhiculent à propos des communautés déshéritées (en particulier celle des descendants d’esclaves) les représentants de l’Etat, et reprend en conséquence dans un flux narratif subjectif qu’il faut alors considérer comme antiphrastique, pour mieux les dénoncer, leurs clichés méprisants et/ou paternalistes. C’est subtil, ce peut être désorientant. Au lecteur de démêler l’écheveau des voix et de rendre à chaque protagoniste celle qui lui appartient.
Parce que ce ne sont pas leurs mères dépravées, languissantes et sans ambition, qui ne savent contenir leur désir, qui pourraient donner un avenir à leur progéniture excédentaire.
Vers le milieu du roman, le statut de personnage principal glisse de Rose à sa fille Lysiane devenue adulte, militante communiste, infirmière en métropole, et les lieux de l’action se situent alors alternativement à La Réunion et en France, où Rose effectue un séjour en soins psychiatriques, où se précise et se concrétise progressivement la volonté de sa fille d’entreprendre des démarches pour tenter de retrouver son frère disparu. Ce tiroir narratif est tout aussi fertile en rebondissements.
Votre mère a vécu un traumatisme profond, c’est terrible ce qu’on a fait subir à ces mères, leur enlever leur enfant sans leur donner les moyens de le rejoindre, de rester en lien. Un jour, tout se saura…
Dans le dessein de donner à l’histoire une tonalité sociologique maximalement réaliste, l’auteure en inscrit les moindres péripéties, les aléas les plus anecdotiques dans un cadre contextuel historiquement très détaillé, social, économique, culturel, multipliant les références, sur tout le temps du récit, tant aux turbulences politiques nationales qu’à la lutte politico-syndicale permanente que connaît l’île sous l’impulsion de Paul Vergès et du PCR durant toute cette période des années 60 et suivantes en vue d’obtenir le juste alignement de l’aide et de la protection sociales sur celles en vigueur dans l’hexagone.
C’est en cette ambiance de revendication, quasiment de rébellion, que se construit l’intéressante personnalité de Lysiane, laquelle empreint cette seconde partie du récit d’une atmosphère toute différente.
A l’école, Lysiane a été frappée par le fils du pharmacien qui l’a traitée de communiste et de poule à Vergès.
Un bon roman social.
Patryck Froissart
Plateau Caillou (Réunion)
Dimanche 1er mars 2026
Catherine Gucher est écrivaine et sociologue. Avec Transcolorado (2017), son premier roman, elle a notamment obtenu le prix du Festival du premier roman de Chambéry et le prix Québec-France Marie-Claire-Blais.
- Vu: 139

