Richard Millet, La Joute (par Gilles Banderier)
Richard Millet, La Joute, Saint-Victor-de-Morestel, Les Provinciales, septembre 2025, 190 pages, 18 €.
Ecrivain(s): Richard Millet
À la fin des années 60 du XXe siècle, un zoologiste anglais, Desmond Morris, publia un livre qui fit fortune (dix millions d’exemplaires vendus), Le Singe nu, où il montrait que de nombreux comportements humains n’avaient rien en réalité de spécifiquement humain et se trouvaient largement partagés avec les animaux plus ou moins évolués (même si Morris, peut-être pour ne pas vexer ses lecteurs, évitait de descendre plus bas que les primates). Le chapitre sur les relations amoureuses était particulièrement épicé et la thèse de l’auteur apparaissait en creux dès le titre : seule l’absence de poils sépare l’être humain du singe.
Cela posé, si l’on étend la comparaison à d’autres espèces, des différences apparaissent. Chez les oiseaux, par exemple, ce sont les mâles qui font les frais de la séduction (il suffit de considérer l’exemple du paon) : désireux de transmettre leurs gênes, les mâles, souvent plus grands, font étalage de leur beauté, arborent des plumes chatoyantes, tandis que le plumage des femelles oscille entre le gris terne et le marron feuille morte. Mais ce dimorphisme sexuel obéit à une raison : la femelle devant pondre et couver les œufs, il importe qu’elle ne se fasse pas remarquer d’un éventuel prédateur, tandis que le mâle instantanément repérable peut bien disparaître, la fécondation accomplie, sous la dent d’un carnivore.
Dans la sexualité humaine, la parure, le maquillage, le parfum et la séduction sont l’apanage des femmes (le mundus muliebris, suivant l’expression reprise par Baudelaire). À part dans les plus basses couches de la société, aucune femme ne s’aventure à séduire un homme sans maquillage et vêtue d’un vêtement de sport informe et criard.
Avec La Joute, Richard Millet s’aventure sur les traces de Stendhal et de son traité De l’Amour, dont il ne subsiste pas grand-chose en dehors de la page fameuse sur la brindille de Salzbourg (p. 60). Le titre attire bien entendu l’attention – c’est un de ses rôles – qui résume l’espèce de guerre civile plus ou moins larvée (mais pouvant en certains cas aller jusqu’au meurtre) qui caractérise les couples en Occident, c’est-à-dire dans l’aire civilisationnelle où la soumission de la femme à l’homme n’apparaît pas comme la chose la plus naturelle qui soit. On peut se moquer des ouvrages contemporains qui parlent des hommes, des femmes, de Mars et de Vénus ; ils n’en possèdent pas moins un mérite, celui de montrer d’une part que l’homme et la femme ne sont pas réductibles l’un à l’autre ; d’autre part qu’entre les deux existe une conflictualité latente découlant de leurs désirs incompatibles, de leurs sexualités aux fins différentes, conflictualité qui se révèle impitoyablement dès que le contrôle social ne soumet pas un sexe à l’autre.
La Joute ne prend pas la forme d’un traité systématique, mais celui d’une suite de notations brèves (un trait caractéristique de l’écriture moraliste française, tombée en désuétude, mais dont il y eut tant d’exemples majeurs – Chamfort, Vauvenargues – ou mineurs – Mercier, La Beaumelle – encore au XVIIIe siècle), fruit d’une méditation amère, après la mort de la seconde épouse (« Il a fallu la longue maladie et la mort de son épouse, en 2020, puis cinq années de solitude, autant dire de deuil, [… ] pour que le sujet s’impose enfin : la joute est cela même dont la mort de ma femme m’a privé, soit le lien le plus mystérieux de ce qu’on appelle un couple : deux êtres doués de parole et croyant se connaître, et dont les voix réfutent toute métaphore, idéologie et discours sur l’amour pour faire exister ensemble le visage et la voix en une présence qui en dit autant sur le corps que sur l’invisible », p. 11). Comme dans la plupart des recueils discontinus, on trouve de tout et on n’appréciera pas nécessairement les considérations sur les menstrues (p. 24, 40), qui rapprochent Richard Millet de Michelet, ce dont il est d’ailleurs conscient (p. 109). L’essentiel n’est pas là. Sur une nécessité aussi trivialement biologique que la respiration, l’alimentation et la digestion (à l’arrière-plan de « la joute » conjugale, il y a la reproduction – les hommes l’oublient parfois, mais jamais les femmes – et les espèces vivantes qui ne se reproduisent pas ou plus disparaissent), la civilisation occidentale a élevé un édifice, aussi complexe que fragile, de rapports sociaux. Entre la nécessité de perpétuer l’espèce et le marivaudage amoureux, il y a la même distance qu’entre la goinfrerie et la haute gastronomie. Cependant, même si le couple en Occident (peut-être plus nettement que dans les autres civilisations) est avant tout une construction historique et sociale, la biologie, aussi froide et impitoyable que pouvait l’être le destin antique, finira toujours par se rappeler au bon souvenir des amants, qu’il s’agisse de considérations sur « l’horloge », la fertilité, la pression sociale pour avoir des enfants qui briseront sans retour l’union fragile d’un homme et d’une femme.
Parvenu à ce point, le volume de Richard Millet dépasse son objet initial, un peu étroit, et prend toute sa valeur, si peu intéressé soit-on par l’univers du couple, de quelque point de vue qu’on l’observe. C’est un lieu commun que de dire ceci : le spectacle du couple et ses éventuelles extensions adultérines a inspiré aux écrivains aussi bien des comédies que des tragédies (alors qu’on n’a rarement tenté de décrire la guerre ou la peste, par exemple, de manière comique). La Joute est le fruit d’une observation acérée du monde comme il va ou ne va pas, du propre couple que formaient Richard Millet et sa défunte épouse, de couples croisés lors de dîners en ville, et de lectures au long cours. Ce trésor accumulé conduit le lecteur aux rivages de la sociologie. Richard Millet ne semble pas croire à une « crise » du couple : « Pas de discours sur le couple sans en évoquer la "crise", ou ce qu’on prétend tel : sujet journalistique, ou enfumage civilisationnel, car il se peut que la crise soit le mode d’existence du couple, et la joute sa fonction régulatrice » (p. 15). Il y a cependant la crise du couple en tant qu’institution et la crise à l’intérieur du couple. Une crise permanente n’est plus une crise, mais un état de conflictualité. Tout se passe comme si ce n’étaient plus les crises qui faisaient partie de la vie de couple, mais les rares armistices entre deux scènes de ménage. La monogamie, dans la mesure où elle existe vraiment pour l’espèce humaine, ne lui est pas propre. Les animaux monogames ne manquent pas (les loups, les cygnes, certaines espèces de perroquets – sans qu’on puisse trouver une logique régissant cette distribution), mais l’observation d’espèces animales monogames ne révèle pas le climat de tension plus ou moins permanente, l’alternance cyclothymique d’exaltation et de crises, qui affecte les couples humains. Richard Millet ne se vexera pas si on le qualifie d’« anti-moderne ». Il est très possible qu’aussi bien les crises à répétition à l’intérieur du couple, l’incapacité à ne plus supporter l’autre dans la durée, que la crise du mariage en tant que tel (nous sommes passés en moins d’un siècle d’une société où les divorces étaient des raretés à une société où les couples qui tiennent sont devenus des objets de curiosité sceptique ou admirative), soient les indices d’un problème beaucoup plus profond, qui prend ses racines dans le soubassement social : la décadence, l’effondrement civilisationnel.
Gilles Banderier
Richard Millet, né en 1953, a situé de superbes romans en Haute Corrèze (« la gloire des Pythre ») dont l’écriture et l’atmosphère prennent le champ qu’il faut par rapport à la dite « fameuse » école de Brive, à laquelle on associe souvent la Corrèze littéraire.
Elevé au Liban, il y combattit aux côtés des chrétiens, colorant son œuvre d’un parfum d’intégrisme. Editeur influent, polémiste redoutable, son ouvrage « le sentiment de la langue » fut salué du prix de l’essai de l’Académie Française.
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