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Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ?, António Lobo Antunes

Ecrit par Frédéric Aribit 06.09.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Langue portugaise, Roman, Christian Bourgois

Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ?, traduit du portugais par Dominique Nédellec, avril 2014, 428 p. 23 €

Ecrivain(s): Antonio Lobo Antunes Edition: Christian Bourgois

Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ?, António Lobo Antunes

Descendons dans la rue. Marchons sur Stockholm. Munissons-nous d’œufs, de tomates, de tous les projectiles qu’on voudra. Faisons signer des pétitions. Organisons des sit-in en scandant son nom. Bloquons la circulation pour lire d’une traite ses œuvres complètes à voix haute. Montrons nos seins devant l’ambassade de Suède. António Lobo Antunes mérite au moins le Nobel.

On a connu des manifs pour moins que ça. Le Ricard à 2 euros, la prolongation de la période de pêche du brochet maillé, la confrérie du Malabar fermier aux bons colorants d’autrefois, les fêtes d’Uhart-Cize en rouge et blanc… António Lobo Antunes mérite au moins le Nobel.

Il en fera ce qu’il voudra. Distribuera l’argent à ses anciens patients au service psychiatrique de l’hôpital Miguel Bombarda de Lisbonne, aux traumatisés de la guerre d’Angola où il a servi en tant que médecin. Le refusera au besoin, comme Pasternak qui craignait en 1958 les foudres des autorités soviétiques, comme Sartre en 1964, qui le trouvait trop bourgeois, trop occidental, trop institutionnel, avant d’en réclamer dit-on le montant onze ans plus tard.

N’empêche : après José Saramago en 1998, l’œuvre de Pessoa et hétéronymes n’ayant été connue et reconnue qu’après sa mort, il ne serait que le deuxième auteur portugais à obtenir pareille consécration.

Quant à la mériter… Son dernier livre suffirait-il à mettre tout le monde d’accord ? 428 pages étourdissantes de maîtrise, de style, de noirceur sublime, qui égrènent, cadencées par les mouvements d’une corrida, trois petites heures d’une tragédie familiale. Car la mère agonise, sous la pluie diluvienne de ce dimanche de Pâques, à Lisbonne. Autour d’elle, les enfants se succèdent à son chevet, Francisco qui lorgne sur l’héritage, João et son penchant coupable pour les jeunes garçons, Ana la laide, droguée jusqu’au plafond, Beatriz, Mercília la vieille servante… Chaque personnage assume à tour de rôle la narration d’un chapitre, et c’est toute la saga d’une famille qui refait surface, avec ses rancœurs, ses déchirements, ses jalousies, ses non-dits, y compris lorsque les morts prennent à leur tour la parole, le père au milieu de ses taureaux dans la quinta prospère de jadis, tel ou tel aïeul ou la petite Rita, tôt emportée par la maladie. Récits enchâssés, récits emmêlés qui se répètent, se font écho, se complètent, se contredisent. C’est que les morts sont aussi bavards que les vivants. Ont aussi des souvenirs qui jettent leur ombre sur le récit, leur point de vue à délivrer avant que le coup de grâce ne soit donné, inexorable compte-à-rebours, à six heures pile. De la littérature considérée comme une tauromachie…

Lieux, époques, scènes se parasitent, et la logorrhée n’en finit pas, fait feu de tout bois dans la centrifugeuse du langage. Il arrive aussi que les voix se mêlent et qu’on s’y perde, dans ces chapitres composés d’une seule longue et unique phrase, de la majuscule au point final, une seule jaculation où s’emberlificotent les mémoires des uns et des autres, régulièrement ponctuée par quelques laconiques paroles au discours direct qui coupent le fil de la narration, coupent les mots-mêmes parfois. L’auteur en personne intervient, ajoute ses affres de créateur aux tourments de ses créatures qui l’invectivent. Alors qui parle ? « mais à qui appartient ce moi qui susurrait ? ». Et Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ?, lancinante question-titre que le récit rumine de loin en loin, reprend et détourne, tord et retord avec maestria.

On ne saurait donner idée de la force poétique qui se dégage de cette écriture du ressassement, savamment recouverte d’un fin glaçage d’humour noir. Une virtuosité qui, littéralement, dépasse l’entendement, sans pour autant jamais gâcher le plaisir masochiste (pensée émue pour le traducteur…) de s’y abandonner à nouveau. Et bien qu’on en reste sans voix, seins nus ou pas, crions-le quand même une fois de plus : António Lobo Antunes mérite au moins le Nobel. C’est la moindre des reconnaissances que l’on pourrait accorder à cet ahurissant écrivain qu’il serait temps de célébrer à sa juste démesure.

 

Frédéric Aribit

 


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A propos de l'écrivain

Antonio Lobo Antunes

 

Issu de la grande bourgeoisie portugaise, il est élevé dans un milieu aimant. Il devra suivre les traces d'une éducation tout à fait classique de famille portugaise. Il fait des études de médecine et se spécialise en Psychiatrie. Il exercera un temps en psychiatrie à l'hôpital Miguel Bombarda à Lisbonne. Depuis 1985, il se consacre exclusivement à l'écriture.

Son expérience pendant la guerre d'Angola de 1971 à 1973 en tant que médecin, inspire directement ses trois premiers romans : Mémoire d'éléphant, Le Cul de Judas et Connaissance de l'enfer qui le rendent immédiatement célèbre dans son pays.

Il poursuivra son oeuvre avec une tétralogie composée par Explication des oiseaux, Fado alexandrino, La farce des damnés et Le retour des caravelles dans lesquels il fait une relecture du passé du Portugal, depuis l'époque des grandes découvertes jusqu'au processus révolutionnaire d'avril 1974, mettant en avant les tics, les tares et les défauts du peuple qui, au cours des siècles, furent occultés au nom d'une vision héroique de son histoire.

On pourrait réunir les trois romans suivants (Traité des passions de l'âme, L'odre naturel des chosesLa mort de Carlos Gardel) sous le titre cycle de Benfica car il y revisite les lieux de son enfance et de son adolescence dans ce quartier de Lisbonne: des lieux qui sont loin d'être paisibles, des lieux marqués par la perte des illusions, la fin des mythes, des lieux où les chemins se séparent.


A propos du rédacteur

Frédéric Aribit

 

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Rédacteur

Né en 1972 à Bayonne, partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris, où il enseigne les Lettres à l’École Jeannine Manuel.

Bibliographie :

- Comprendre Breton, essai graphique, avec Eva Niollet, Éditions Max Milo, 2015.

- Trois langues dans ma bouche, roman, Belfond, 2015.

- « Les Fées », in Leurs Contes de Perrault, collectif, collection Remake, Belfond, 2015.

- André Breton, Georges Bataille, le vif du sujet, L’écarlate, L’Harmattan, 2012.

- « La dernière nouvelle » ; « Urbi et Orbi », Prix de la nouvelle de l’Œil Sauvage, Éditions de l’Œil Sauvage, Bayonne, 2000.

- « Noctambulation », La Ville dans tous ses états, Prix des Gouverneurs (Prix de la nouvelle de la ville de Bayonne), Éditions Izpegi, 1997.

Auteur de nombreux articles publiés en revues en France (Patchwork, Loxias, Les Cahiers Bataille, Chiendents, Recours au poème…) ou à l’étranger (Roumanie, Grèce).