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Que le Diable l’emporte (Devil Take the Blue-Tail Fly), John Franklin Bardin (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 21.01.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Joelle Losfeld, Roman, USA

Que le Diable l’emporte (Devil Take the Blue-Tail Fly, 1947), John Franklin Bardin, Ed. Joëlle Losfeld, 218 p.

Edition: Joelle Losfeld

Que le Diable l’emporte (Devil Take the Blue-Tail Fly), John Franklin Bardin (par Léon-Marc Levy)

 

Bardin distille une narration au compte-gouttes, grosse d’inquiétude et de tension. Dans une maîtrise et une écriture parfaites, il nous conduit dans les vents et marées du psychisme agité d’Ellen, fragile comme un verre de cristal. À la houlette de son médecin-psychiatre, elle sort de deux longues années d’hospitalisation et le point initial du roman est le matin de sa « libération ». Guérie.

Le thriller psychologique est un genre à part entière dans la littérature – débordant souvent sur le cinéma. Psychose de Robert Bloch, Rebecca de Daphné du Maurier, Shutter Island de Dennis Lehane nous ont fait frémir avec délice. Maupassant en fut un maître et Poe à sa manière aussi. Le style impeccable de John Franklin Bardin et le diabolisme de son roman situent cet ouvrage dans la grande lignée.

Dans ce type de romans en général le lecteur suit les méandres intérieurs du personnage central. Ici, le lecteur vit ces méandres, il les partage, en est investi. Bardin fait basculer le lecteur dans l’expérience mentale de son héroïne : tout est perçu à travers Ellen, qui sort de l’hôpital psychiatrique. Ce qu’elle vit pourrait être réel ou fantasmé - on n’en a aucune preuve externe fiable. Cette absence d’ancrage dans la réalité est affolante. Elle permet de tout placer sous le sceau de l’ambiguïté, du début à la fin du roman. Bardin déploie l’histoire dans une zone d’incertitude qui happe le lecteur. Complot ? Paranoïa ?... Le saura-t-on avant la fin ?

Aux indices habituels semés sur les lignes narratives des thrillers, Bardin préfère l’impression, l’atmosphère, l’étrangeté sensorielle : sons, odeurs, détails absurdes (la musique de clavecin, des bribes de dialogues qui ne collent pas, une clé qui disparaît…). Cela crée un malaise profond qui dépasse la simple énigme : il questionne la raison du lecteur, sa logique, son entendement et, ce faisant, il l’inclut dans la tempête psychique d’Ellen.

Ellen est une claveciniste connue. Le choix de cet instrument par Bardin n’est pas innocent : le clavecin est un instrument hyper-structuré, d’une rigueur quasi mathématique (Les variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach en sont une parfaire illustration). La musique établit un contraste total avec l’esprit d’Ellen, fait de chaos et ce contraste la rassure, l’apaise.

(Ses doigts se mettaient alors à mimer l’interprétation du premier trille, appuyant sur la plus haute note, appréciant infailliblement la dernière, pas une seconde trop tôt, pas une seconde trop tard ; et, une fois de plus, ressuscitait en elle pour meubler sa mélancolie la lente solennité de la sarabande d’Anna Magdalena.)

Quand elle entend son mari, Basil (lui-même chef d’orchestre et pianiste) jouer un morceau ce Chostakovitch particulièrement désaccordé et bruyant elle est au bord de l’évanouissement.

Alors que le roman psychologique classique tend vers l’étude de caractère, Bardin injecte une tension de roman noir (danger, complot, suspicion de meurtre). Cette hybridation donne un récit plus instable et haletant qu’une simple étude clinique. Bardin anticipe des auteurs comme Patricia Highsmith ou Ruth Rendell, et même des cinéastes comme Lynch ou Polanski (on pense souvent au sublime Répulsion).

Bardin prend les codes du roman psychologique (introspection, doute, pathologie) mais les immerge dans un climat de suspense et de surréalisme, sans jamais rendre au lecteur la sécurité d’une « réalité stable ». C’est cette indécidabilité – réelle ou folle ? – qui fait de Que le Diable l’emporte un texte à part, profondément dérangeant, un moment littéraire de haute qualité et un thriller particulièrement réussi.


Léon-Marc Levy



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A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /