Quartier des fantômes, Rithy Panh et Christophe Bataille (par Gilles Banderier)
Quartier des fantômes, Rithy Panh et Christophe Bataille, Paris, Grasset, janvier 2026, 126 pages, 15 €.
Edition: Grasset
Le XXe siècle mériterait le surnom de « siècle des génocides », tant ils en scandèrent le cours sans épargner aucun continent (sauf peut-être le Nouveau Monde), du génocide arménien à celui perpétré au cœur de l’Afrique. Certains furent accomplis avec l’efficacité et la froideur planificatrice de la technologie, d’autres avec des moyens extraordinairement primitifs, sans qu’ils fussent moins meurtriers pour autant.
Le génocide qui se déroula au Cambodge entre 1975 et 1979 appartenait à la seconde catégorie. Les Khmers rouges auraient eu du mal à utiliser les ressources de la technique (« toute machine sera bientôt détruite ou effacée, puisque issue elle aussi de la classe bourgeoise et capitaliste. Seul le bras paysan ou ouvrier sera admirable », p. 86), attendu que tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un appareil avait été anéanti par leur idéologie abjecte, mélange empoisonné de marxisme, de pastoralisme, d’archaïsme et de superstitions absurdes (les jeunes filles vierges vidées de leur sang pour faire des transfusions aux dignitaires du régime – p. 25).
Né au Cambodge en 1964, Rithy Panh eut onze ans lors de l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges : assez vieux pour garder de mauvais souvenirs, sans parler de l’horreur absolue qui suivra, où ses parents trouvèrent la mort comme le tiers de la population de ce malheureux pays (notons que nul n’entendit les belles consciences qui dénonçaient sans répit l’impérialisme américain au Vietnam voisin). Dire que Rithy Panh s’est fait l’historien de ce génocide ne rendrait pas justice à son travail, même si la dimension historiographique est indéniablement présente. Il ne décrit pas chronologiquement ce qui s’est produit et Quartier des fantômes possède le charme de notes écrites dans un carnet et le décousu des cauchemars.
Ce « quartier des fantômes » est celui dans lequel se trouve Tuol Sleng (ou S21), un ancien établissement scolaire reconverti en centre de détention et de torture. Il ne s’agit pas d’un simple détail : outre qu’il souligne impitoyablement l’ineptie de la formule d’un auteur célèbre à propos des écoles qui s’ouvrent et des prisons qui se ferment, Duch, son directeur, fut professeur de mathématiques et Pol Pot lui-même avait étudié à Paris. Cela suffit à ruiner cette illusion messianique des Lumières, suivant laquelle le salut de l’humanité (en supposant qu’elle vaille la peine d’être sauvée) passerait par l’éducation et la culture. L’exemple des hiérarques nazis avait déjà montré ce que valait cette idée aussi séduisante qu’idiote.
On peut faire cette expérience en Allemagne et même en France, s’il l’on visite le seul camp de concentration établi sur le territoire français (Natzweiler-Struthof) : on y perçoit une sorte de rémanence fossile, de rayonnement noir ; comme si les atrocités commises des décennies plus tôt avaient détrempé, imprégné, jusqu’aux arbres, à l’herbe, aux oiseaux et au ciel. C’est l’envers obscur de ces étoiles dont le rayonnement persiste longtemps après qu’elles ont disparu. Rithy Panh et Christophe Bataille emploient d’ailleurs cette métaphore (p. 13, 51). Les milliers de personnes qui moururent à Tuol Sleng au bout d’atroces souffrances et en ayant passé des aveux complets qui ne changeraient rien à leur destin (« même une école peut devenir un centre de détention et de mort. Surtout une école, s’il faut transformer les êtres radicalement, s’il faut qu’ils consignent leurs vies et qu’ils s’inventent des crimes, électrocutés, frappés, étouffés, noyés, et surtout s’ils doivent mourir : qui entre à S21 est déjà mort. Il reste à souffrir, simplement. L’aveu donne raison à la révolution, qui rend justice dans sa terrible puissance », p. 10) hantent-elles encore ces lieux, autrement que sous la forme d’une sorte de glu malsaine sur les murs (p. 37) ?
Rithy Panh et Christophe Bataille emmènent leur lecteur dans une déambulation presque onirique, entre passé et présent, où les corps et les âmes des victimes côtoient encore leurs bourreaux, car il fallut bien d’autres Cambodgiens pour faire fonctionner « la machine de mort khmère rouge ». En refermant le volume, on se dit qu’il y a irréversiblement quelque chose de pourri et de tordu dans l’humanité.
Gilles Banderier
Rithy Panh est cinéaste. Son travail a été salué dans le monde entier, de S21, La machine de mort khmère rouge, à L’image manquante (Prix Un certain Regard, Cannes 2013), et plus récemment Les tombeaux sans noms.
Christophe Bataille est éditeur et romancier.
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