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Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 30.01.26 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Théâtre, L'Harmattan

Pieds nus - David Allouche - L’Harmattan – 13 novembre 2025 - Collection : En scène - 46 pages – 10 €

Edition: L'Harmattan

Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)

 

Cet ouvrage court de David Allouche prouve, s’il en est besoin, qu’avec du talent on peut exprimer beaucoup en peu de pages.

Cette pièce en un acte comporte sept scènes. Les six premières sont un monologue du personnage principal, homme d’une cinquantaine d’années, attablé en la présence muette d’un serveur invisible, apostrophé « Joseph », à qui il adresse son soliloque, au Café de la Comédie-Française. Le personnage a les pieds nus. Sur sa table, deux coupes de champagne Ruinart.

Il est le seul client.

Dans la salle on joue la pièce de Pirandello, Six Personnages en quête d’auteur. La relation avec ce qui va suivre est évidente.

« C’est mon anniversaire ce soir ».

Il se présente comme un amateur passionné de théâtre qui fréquente assidument toutes les salles parisiennes. Il dit ses habitudes, les rituels qui marquent son arrivée, ses séjours au bar, comment il se comporte lorsque le rideau tombe.

« La pièce, je l’ai déjà vue.

J’ai vu toutes les pièces de théâtre ».

Il parle.

Il évoque la vacuité, l’absurdité des années qui passent, qui ont passé.
il donne sa vision de ce que doit être le théâtre. Il pose sur la table quelques feuilles. Il écrit, pieds nus : c’est ainsi qu’il a écrit ses deux premiers romans. Il dit OU écrit, il dit ET écrit sa vie, son adolescence. Il s’est opposé à son père, à la religion de son père. Il s’interroge, amer :

Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Rien, ou des choses dérisoires.

Je suis venu, j’ai mangé, j’ai bu !

Il est statistiquement normal puisqu’il est divorcé. Mais autour de lui, en lui, devant lui, c’est le vide, la solitude, l’absence de perspective.

La vie m’est devenue invivable.

L’homme déclare son dessein de mourir en sautant dans l’orchestre. Ce passionné de théâtre, dont on apprend lors du dénouement qu’il est lui-même auteur de pièces, qui en la circonstance est acteur dans sa propre pièce, cet amateur sans réserve qui passe toutes ses soirées au spectacle ou au bar adjacent, veut finir en pleine représentation, comme Molière, mais dans la l’obscurité de la fosse, pas sur les planches éclairées par les projecteurs. N’est-ce pas là une spectaculaire mise en scène de sa propre mort, auteur devenu acteur, spectacle dans le spectacle, théâtre dans le théâtre ?

L’artifice est subtil et bien amené. La mise en abyme est parfaite.

Ce que je vous dis, je vais l’écrire. Ce que je vais écrire, je vais vous le lire. Non, pas un roman, un dialogue, un monologue si vous êtes silencieux.

Comme au théâtre !

Mais quelles sont les causes profondes de ce total et, semble-t-il, définitif désenchantement ? On en apprend un peu plus dans la scène 3, quand l’acteur auteur évoque son enfance, puis les circonstances qui ont provoqué le départ de sa femme, et de la fausse couche qui a avorté la naissance de l’enfant qu’il aurait nommée Sarah, dont la non existence l’obsède.

Dans la scène 4 surgit dans le monologue un autre fantôme, une femme, l’aimée, portant elle aussi le prénom Sarah. La seconde coupe de champagne lui serait destinée. Le texte, avant la scène 7 de dénouement, est alors consacré à l’évocation de Sarah, la femme, et de Sarah, la fille non née…

Au début, j’ai cru qu’elle était juive. D’origine juive, comme moi. Ce n’est pas le cas de Sarah. Elle est d’origine marocaine et a des parents musulmans.

A-t-elle été l’épouse ? Le doute est permis.

Empêchée par sa mère, je n’ai pas eu sa main.

Dans ce saut en hauteur, j’emporterai son cœur.

Durant trois scènes, Sarah et Sarah sont l’obsession, la lamentation, la douleur, la cause, l’origine et la fin. Il semblerait que Sarah, la femme, ce soir-là se trouve dans la salle. C’est devant elle qu’il veut effectuer son saut de la mort.

Et puis la scène finale voit l’acteur (auteur) face au seul public que constitue le serveur tenir par le canal de son portable un dialogue avec l’éditeur qui prend des nouvelles de la pièce que l’auteur (acteur) est en train à la fois de jouer, de vivre et d’écrire. Il sera intéressant, si Pieds nus est mis en scène, de saisir la place du spectateur regardant un auteur jouer la pièce qu’il est en train d’écrire…

Tout ce qui s’est dit auparavant s’est donc écrit simultanément.

Il faut écrire. Les mots me viennent, je les inscris sur le papier, ils glissent […], j’écris ce que je dis.

En ce cas, la confession, la réflexion, les faits racontés ne seraient qu’un jeu théâtral, une illusion, une invention, une création littéraire ?

Ou, en inversant la chose, peut-on dire que Gabriel (on apprend son nom lors du dialogue avec l’éditeur) vient de jouer sa « vraie » vie ?  Or ce qui est joué n’est pas réel…

Alors ?

Le lecteur s’égare. La tête lui tourne. David Allouche l’a plongé dans la confusion des rôles.

Mais la question qui est posée, légitime, porte en sous-entendu une interrogation existentielle qu’on laisse au lecteur le soin de découvrir.


Patryck Froissart

Plateau Caillou, mardi 30 décembre 2025


L’auteur :

David Allouche est romancier et dramaturge. Il est l'auteur de deux romans : La Kippa bleue (Eyrolles, 2018) et Parler à ma mère (Balland, 2021).



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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)