Petit traité de la vertu à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Marc Alpozzo (par Marjorie Rafécas Peydomenge)
Petit traité de la vertu à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Marc Alpozzo, Ed. Guy Trédaniel Septembre 2025, 129 pages, 9,90 €
Qui croit encore en la vertu ? Mot hérité du temps des romains, la vertu semble ennuyer notre époque qui préfère ruminer la « moraline », pour reprendre cette expression nietzschéenne. C’est donc une gageure, de la part de Marc Alpozzo, d’avoir voulu la dépoussiérer et tenter de la hisser vers les devants de la scène.
Nous confondons à tort « vertu » et « morale ». Pourtant, André Comte-Sponville avait déjà tenté une réhabilitation ambitieuse de la vertu avec son Petit traité des grandes vertus en 1995. Contrairement à la vertu qui cherche à nous libérer, la morale est un système de contrôle et un moule « prêt-à-penser ».
Dans Ethique à Nicomaque, Aristote a écrit que la vertu est l’une des choses les plus divines de notre monde. Mais, tant pis pour Aristote ! Notre époque semble préférer la morale à la vertu ; pire encore, elle vénère la moraline. Selon Nietzsche, la moraline est la morale des faibles et des esclaves. Michel Foucault, qui s’est inspiré de Nietzsche, y voyait une façon de discipliner le désir, de contrôler et normaliser les individus. Dans son ouvrage Naissance de la clinique, il démontre que la santé devient un nouveau lieu de contrôle et de pouvoir. La science peut jouer aussi le rôle d’une oppression morale.
A la question impertinente, « est-il préférable d’avoir un beau vice qu’une fausse vertu ? », impossible de s’empêcher de rire et de sourciller, tant cette question est vicieuse… Spinoza distinguait trois sortes de personnages : l’homme aux passions tristes, l’homme qui exploite ces passions tristes et l’homme qui s’attriste sur la condition humaine. Quel rôle voulons-nous jouer ? Comprendre ses affects est un cheminement indispensable pour se libérer. Et la vertu contribue à se débarrasser des passions tristes.
La vertu peut-elle encore nous faire frissonner ? Virtus signifie en latin, force morale et énergie. La vertu reflète ainsi le juste milieu et la bravoure. A l’image de l’adage inscrit sur le temple de Delphes, Mëden agan, « rien de trop », la vertu nous éloigne de l’hubris. A la différence de la vertu, la morale peut se montrer excessive et être instrumentalisée à des fins économiques ou politiques. Nous sommes encerclés et contenus par des discours, des éléments de langage, des slogans sous la forme d’énoncés que Deleuze appelait « les mots d’ordre ». Foucault et Deleuze ont vu venir ces nouveaux discours comme des outils de contrôle d’un capitalisme de surveillance. « La morale ne nous conduit ni à la vertu ni à la sagesse. Au mieux elle stigmatise, au pire, elle nous divise. », résume l’auteur.
Le mot vertu est aussi associé au mot grec « areté », qui veut dire excellence ou « capacité à réaliser une chose bonne » (dans le sens de « telos »). La vertu est donc avant tout un travail sur soi, une dialectique pour atteindre le bien platonicien.
Se connaître soi-même est un devoir éthique. « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne, si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » (Georges Bernarnos, La France contre les robots). Ainsi, la vertu nous invite à l’introspection, contrairement à la morale qui nous empêche de mieux nous connaître et de réfléchir.
Ce petit traité se termine par une prodigieuse note d’optimisme, avec l’exemple du courage de L’Homme qui plantait des arbres, de Jean Giono. Ce berger, Elzéard Bouffier, consacre sa vie à planter des arbres dans une région aride de la Provence, à l’abri des regards, sans chercher la moindre reconnaissance, à part la satisfaction de voir revivre la nature. Cette fable de Jean Giono illustre la persévérance et l’altruisme, qui sont des qualités de la vertu. Marc Alpozzo cite aussi La part du Colibri de Pierre Rabhi, un récit amérindien qui nous exhorte à prendre notre part dans la responsabilité politique et morale : « Fais ta part ! ». Malgré le cynisme ambiant, la vertu nous donne envie de croire que « la condition humaine est admirable », comme l’écrit Giono. Englués dans l’esprit de la postmodernité qui nous a coupés des grands récits, du courage, la vertu nous invite à sortir de « l’émotivisme ».
Selon l’auteur, la vertu reste « la seule voie vers la concorde et l’harmonie de la cité », ainsi que vers le vrai bonheur. Autrement dit, pas de bonheur sans engagement…
« Il n'y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat » (Jean-Jacques Rousseau)
Un livre à lire pour retrouver le courage de s’engager.
Marc Alpozzo est professeur de philosophie et critique littéraire. Spécialisé en philosophie morale et ayant une douzaine d’ouvrages à son actif, il a à cœur de populariser la philosophie et transmettre la sagesse.
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