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« Pétersbourg » d'Andreï Biely (par Alix Lerman Enriquez)

Ecrit par Alix Lerman Enriquez le 02.03.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Russie

Pétersbourg, Andreï Biely, éditions des Syrtes poche

« Pétersbourg » d'Andreï Biely (par Alix Lerman Enriquez)

 

Je viens de refermer ce livre d’Andrei Biely contemporain d’Alexandre Blok, avec l'impression de tenir entre mes mains un véritable chef-d'œuvre. Une profusion d'images et de couleurs affleure encore à ma conscience avec cette conviction que des années après avoir lu ce livre, je me souviendrai encore de cette fresque grandiose.

Je ne sais par où commencer pour décrire cette odyssée russe qui, tout comme Ulysse de James Joyce, ne dure que vingt- quatre heures. Vingt- quatre heures intenses et endiablées de la vie d’Apollon Apollonovitch et de son fils Nicolaï.

Apollon Apollonovitch Ableoukhov, sénateur conservateur, glacial et compassé, à la fois ridicule et sûr de son importance, est, contrairement à ce que son prénom le laisse supposer, d’une laideur incomparable.  Muni d’oreilles vertes immenses, il semble être justement le parfait contrepoint d'un apollon. C’est que dans ce drame, le comique n’est jamais loin et la dérision sauve ce roman d’une noirceur profonde, rend par certains légère et drôle cette œuvre tragi-comique.

Nicolaï, le fils de ce sénateur tyrannique est, comme par provocation, adepte d’un parti révolutionnaire terroriste et fomente de tuer son père, allégorie de l’ordre établi. Les membres du parti lui font donc parvenir une bombe afin que le fils du sénateur mette sa promesse à exécution. Ainsi, toute cette odyssée pétersbourgeoise est rythmée par le tic- tac effrayant de cet engin explosif qui menace de déflagration et d’apocalypse tant le sénateur lui- même, (symbole du régime autoritaire et de la répression des plus démunis) que celle du monde tout entier.

Cet ouvrage est donc assurément la peinture d’une certaine époque, celle de la première révolution russe de 1905 qui annonce la seconde de 1917 encore plus sanglante. Mais c’est surtout et avant tout un hymne à une ville tout à la fois adorée et abhorrée, théâtre sanglant d’une humanité fantomatique d’ombres errantes qui se livrent à une danse endiablée. Tel en témoigne la scène du bal : jeu grotesque de marionnettes grimées et colorées, qui se meuvent effarées dans un rêve kaléidoscopique où les hommes deviennent animaux, en viennent à perdre leur rassurante et rationnelle humanité :

« Nikolaï Apollonovitch s’échappa avec une précipitation insolite et courut dans la salle de bal. Les robes de bal formaient une ligne double, où chatoyaient les soies, soies roses, gris de perle, jaune héliotrope, bleu tendre, blanches. Les châles, les écharpes, les voiles, les jais, les lourdes broderies d’argent paraient les épaules ; et les dos, au moindre frémissement, étincelant comme des dossiers d’écaille ».

La poésie puissante des descriptions de cette ville magique n’est pas sans rappeler non plus les plus belles pages de la poésie de Pouchkine dont les vers introduisent d’ailleurs les chapitres de cette épopée :

« Au-dessus de la Neva » écrit Biely, « derrière les cheminées d’usine, rapidement s’enfonçait un soleil énorme et pourpre. Les édifices de Pétersbourg avaient l’air de se dissoudre en une légère dentelle de fumerolle améthyste. Les vitres dardaient des reflets aux flammes d’or ; les flèches aiguës des clochers rougeoyaient comme des rubis ; redans et ressauts fondaient dans un flamboiement ; et flambaient aussi cariatides et corniches aux balcons de brique ».

Immense pièce de théâtre, rêve éveillé qui prévoit l’apocalypse et le renversement sanglant du régime tsariste, « Pétersbourg » d’Andrei Biely est une épopée lyrique et visionnaire d’une rare beauté. Quelle aubaine que ce livre ait pu être réédité !


Alix Lerman Enriquez



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A propos du rédacteur

Alix Lerman Enriquez

 

Alix Lerman Enriquez est née à Paris le 5 mai 1972. Depuis très longtemps, elle s’adonne à l’écriture poétique et, à ce titre, a déjà publié plusieurs recueils de poésie comme Météores (2005) aux éditions La Bartavelle, Les territoires de la nuit pourpre (2012) chez Do Bentzinger Editeur, A-Contre-jour (2013) chez Hervé Roth Editeur, Les fruits blets de ma solitude (2014), Herbier d’errances (2016), Estuaire de l’espoir (2018), aux éditions Flammes Vives. Elle a également publié Au-delà de la nuit (Edition Les poètes français, 2016, distingué par le grand diplôme d’honneur du concours des Apollons d’or 2018, section recueil édité), ainsi que Tessons et miroirs (2017) aux éditions Vox Scriba. Membre de l’Union des Poètes & Cie, elle est lauréate du prix de poésie Jean Rivet 2017 pour son recueil Lever l’ancre Flamme d’argent, du prix Pierre de Ronsard du concours des flammes Vives 2018, et a en outre reçu la même année un diplôme d’honneur de la Société des poètes français pour son recueil La morsure du jour sur la mer. A également collaboré à plusieurs anthologies et recueils collectifs édités par la Société des poètes français, l’Association Flammes vives, et laSociété des auteurs et poètes de la francophonie (SAPF). Certains de ses poèmes ont été publiés dans les revues : Xero ; Portulan bleu ; Portique ; L’Etrave ; La Revue alsacienne de littérature ;  ainsi qu’à Poésie sur Seine. Par ailleurs, elle écrit des poèmes dans les revues poétiques en ligne : La Cause littéraire ; Le Capital des mots ; La toile de l’un ; Infusion ; Recours au Poème ; et Lichen ;ainsi que sur le site Poética. En outre, elle écrit des proses poétiques sur le site de Hervé Roth éditeur, et nourrit son propre blog Perles de poésie à l’aide de petits billets d’humeur teintés d’humour et de rêverie. Egalement auteur d’un autre site poétique, Aphorismes et petits riens, regroupant ses micro-poèmes écrits et postés sur les réseaux sociaux.