« Pétersbourg » d'Andreï Biely (par Alix Lerman Enriquez)
Pétersbourg, Andreï Biely, éditions des Syrtes poche
Je viens de refermer ce livre d’Andrei Biely contemporain d’Alexandre Blok, avec l'impression de tenir entre mes mains un véritable chef-d'œuvre. Une profusion d'images et de couleurs affleure encore à ma conscience avec cette conviction que des années après avoir lu ce livre, je me souviendrai encore de cette fresque grandiose.
Je ne sais par où commencer pour décrire cette odyssée russe qui, tout comme Ulysse de James Joyce, ne dure que vingt- quatre heures. Vingt- quatre heures intenses et endiablées de la vie d’Apollon Apollonovitch et de son fils Nicolaï.
Apollon Apollonovitch Ableoukhov, sénateur conservateur, glacial et compassé, à la fois ridicule et sûr de son importance, est, contrairement à ce que son prénom le laisse supposer, d’une laideur incomparable. Muni d’oreilles vertes immenses, il semble être justement le parfait contrepoint d'un apollon. C’est que dans ce drame, le comique n’est jamais loin et la dérision sauve ce roman d’une noirceur profonde, rend par certains légère et drôle cette œuvre tragi-comique.
Nicolaï, le fils de ce sénateur tyrannique est, comme par provocation, adepte d’un parti révolutionnaire terroriste et fomente de tuer son père, allégorie de l’ordre établi. Les membres du parti lui font donc parvenir une bombe afin que le fils du sénateur mette sa promesse à exécution. Ainsi, toute cette odyssée pétersbourgeoise est rythmée par le tic- tac effrayant de cet engin explosif qui menace de déflagration et d’apocalypse tant le sénateur lui- même, (symbole du régime autoritaire et de la répression des plus démunis) que celle du monde tout entier.
Cet ouvrage est donc assurément la peinture d’une certaine époque, celle de la première révolution russe de 1905 qui annonce la seconde de 1917 encore plus sanglante. Mais c’est surtout et avant tout un hymne à une ville tout à la fois adorée et abhorrée, théâtre sanglant d’une humanité fantomatique d’ombres errantes qui se livrent à une danse endiablée. Tel en témoigne la scène du bal : jeu grotesque de marionnettes grimées et colorées, qui se meuvent effarées dans un rêve kaléidoscopique où les hommes deviennent animaux, en viennent à perdre leur rassurante et rationnelle humanité :
« Nikolaï Apollonovitch s’échappa avec une précipitation insolite et courut dans la salle de bal. Les robes de bal formaient une ligne double, où chatoyaient les soies, soies roses, gris de perle, jaune héliotrope, bleu tendre, blanches. Les châles, les écharpes, les voiles, les jais, les lourdes broderies d’argent paraient les épaules ; et les dos, au moindre frémissement, étincelant comme des dossiers d’écaille ».
La poésie puissante des descriptions de cette ville magique n’est pas sans rappeler non plus les plus belles pages de la poésie de Pouchkine dont les vers introduisent d’ailleurs les chapitres de cette épopée :
« Au-dessus de la Neva » écrit Biely, « derrière les cheminées d’usine, rapidement s’enfonçait un soleil énorme et pourpre. Les édifices de Pétersbourg avaient l’air de se dissoudre en une légère dentelle de fumerolle améthyste. Les vitres dardaient des reflets aux flammes d’or ; les flèches aiguës des clochers rougeoyaient comme des rubis ; redans et ressauts fondaient dans un flamboiement ; et flambaient aussi cariatides et corniches aux balcons de brique ».
Immense pièce de théâtre, rêve éveillé qui prévoit l’apocalypse et le renversement sanglant du régime tsariste, « Pétersbourg » d’Andrei Biely est une épopée lyrique et visionnaire d’une rare beauté. Quelle aubaine que ce livre ait pu être réédité !
Alix Lerman Enriquez
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