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Peau d’ourse, Grégory Le Floch (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera le 02.06.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Peau d’ourse, Grégory Le Floch, Aux éditions du Seuil, 230pp, 20€

Peau d’ourse, Grégory Le Floch (par Gilles Cervera)

 

Point sublime

Qu’est-ce qu’une montagne ?

Visible depuis à peu près partout au village : elle est grosse et lourde. Pas du genre pic ou dent qui monte dans le ciel comme les autres. Nan. Du genre gros tas.

-       Un mont en forme de bouse.

Nom : Mont-perdu. Parfait pour rebaptiser l’héroïne de Peau d’ourse, le sixième roman de Grégory Le Floch.

Avec un transgenrisme littéraire très sûr, l’auteur passe de l’ethnologie à l’imaginaire, du gore au fantastique, de l’animal à l’humain et retour, non sans passer par la case souffrance. Dans ce roman, ça douille !

Dans ce minuscule village, ça dérouille.

Non pas parce que la chasse est un rituel ! Pas que parce que tout le monde se connaît, Vieux René, Plié-en-Deux, Biel, les deux Jeanne et les autres, tous vils et veules. Non, c’est surtout parce qu’il y a quelques fêtes dans cette vallée haute des Pyrénées dont celle, annuelle, ritualisée, codifiée de l’ours.

Ça se déchaîne, ça se dévergonde, ça sort de ses gonds quand l’ours débarque ! On l’attend, c’est signe de printemps !
On lui tend un piège. Il effraie les paroissiens car les paroissiens aiment expier car expier donne des frissons. De toute façon, l’ours ne sort qu’une seule fois dans l’année.

Sortent alors de leur hibernation toutes les rancœurs du village, remontent les rancunes recuites, remuglent les regards rances. Sous prétexte du sauvage, ça cogne, ça bat, ça tape, ça picole et ça viole.

Ça pourrait bien s’entretuer jusqu’à ce que ça rentre dans l’ordre !

Mont-Perdu est le nom d’une ado. Easy de la kiffer ! Grégory Le Floch écrit ado, cela n’apparaît pas trop ! La narratrice devrait être au lycée, en terminale sauf que c’est ici qu’elle reste entre daron et daronne, entre moment ouf, corps de toiles d’araignée et meuf, une genèse de gouine.

Des mots : Gouine, grosse gouine, sale gouine.

Et : tuer

Et : MDR

Je me bourre de ces mots-là en mode boulimie/estomac qui gonfle/peau qui craque. Sauve-moi, meuf.

Pas qu’addicte aux réseaux mais n’est-ce pas que c’est là qu’ont lieu ces temps-ci les pires pugilats ?

Mon instinct me dit : Supprime ton compte Insta.

Mont perdu se rassure, s’inquiète, cauchemarde, ne dormira plus jamais sur ses deux oreilles si tant est que son sommeil fût quelquefois lourd !

Moi, tout ce que j’arrive à me dire, c’est que Kelly existait pas à l’époque du grand séquoia. Mes messages non plus. Et ça m’apaise.

Elle y déclare son amour et ça valse, ça ronge, ça amoche et ça flingue. Scandale : une gouine au village !

Mont Perdu est perdue !

À la cause, aux normes, aux pesanteurs, aux fois furibardes des vengeurs, aux lois des lycéens, normatifs et persuadés d’avoir raison. Perdue à la daronne et au daron.

Pas sûr !

Il reste dans le presque-autisme de la mère et la quasi-socialité du père, la possibilité du lien. Sans mots, avec rage, sans gestes, avec des regards, sans rien que le lien, dur, pur, sauvage. On est situés dans la vallée haute quand la vallée basse, si près des plaines, plane vers la réussite et Paris !

Où les gouines peuvent ne pas se sentir vues, ni isolées. Mont Perdu rêve !

Mont Perdu dialogue avec les montagnes ses sœurs. Mont Perdu ne calcule plus ses pairs ni aucun de ceux d’ici, hormis Vieux René, hormis les avalanches, les catastrophes, les pluies soudaines, les neiges froides, les voici les amis de Mont Perdu. Pas les deux Jeanne, pas Kelly et sa mère, ni les autres et leurs tronches de norme.

Mont Perdu nous entraîne, vous l’avez vu.

Elle nous embarque dans son délire, on la suit dans les grottes dont on gratte avec elle les parois. Ses traces sont de plus en plus celles d’une bête quand Vieux René meurt.

Mort naturelle. Lui qui chaque année devait endosser la peau qui pue, la tête aux dents qui terrifient, Vieux René est mort et bientôt enterré.

Suit ce que vous imaginez, comme vous pourrez !

Le don d’ourse n’est pas donné à tout le monde. Vieux René l’a transmis mais pas à son fils, un pédé, alors à qui ? Devinez !

Gregory Le Floch écrit une fable, un conte. Il transversalise, il performative, il troue les peaux, arrache les dents, tient plusieurs styles en même temps. Un peu classique, vaguement linéaire, avec des coups de force qui font des turning-points dans l’aventure où le récit bascule. On s’y attend et, si on le craint que ça arrive, les contes disent ainsi que ça arrive.

Comme on le sentait.

La bête n’est pas celle que vous croyez ! Le monde n’est pas d’un seul côté. Les montagnes ont des sœurs et nous nous déplaçons dans ces fratries de terre et d’ongles, de vagin qu’on fourre avec la langue et les mains, de pulsions abimées et de pulsions sublimes. Sublimes ici ne veut pas dire dépassées ou esthétisées !

Sublime, comme on le dit du point !

Là-haut.

Vallée haute. Sauvage.

Vous vous souviendrez d’avoir lu ce récit. Il hantera vos jours et il grognera et griffera vos nuits. À grandes enjambées et laissant des empreintes si singulières et reconnaissables.

Mont Perdu est initiée. Comme tout conte, celui-ci est initiatique : Dans un silence qui ne sera plus jamais rompu par la folie des hommes, je commence l’ascension de la montagne nouvelle.


Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe