Pavel Hak, Trust (par Mattia Bonasia)
Pavel Hak, Trust, KC Editions, 2025. 294 pages, 21.00 euros
Dans son dernier roman, Trust (KC Editions, 2025), Pavel Hak plonge le lecteur dans les trames invisibles et violentes du monde globalisé contemporain. Le roman ne suit pas une intrigue linéaire et progresse à travers de courts chapitres narratifs qui se déroulent dans différents lieux du monde (de New York à Shangaï, De Londres à Bombay), en suivant plusieurs personnages, parmi lesquels se distingue le protagoniste Roy Kingsley. Les différentes lignes narratives - qui passent du micro au macro, des bas-fonds des mégalopoles au trafic mondiale de la drogue - révèlent au lecteur les mécanismes qui régissent le capitalisme global et son alliance avec la guerre ainsi qu’avec la sécurité.
Hak, écrivain tchèque translingue, emploie une langue française directe, dépourvue de rhétorique et réduite à l’essentiel, d’une lucidité telle qu’elle semble par moments hyperréaliste. Le ton froid et fragmenté contraint le lecteur à se confronter à une réalité dans laquelle la démocratie est vidée de sa fonction représentative et où l’individu est réduit à un simple rouage. Dans le capitalisme avancé de Trust, les parlements sont totalement dépossédés de leur rôle et le consensus populaire est orienté par un pouvoir invisible pour la majorité, réticulaire, exercé par des oligarchies économiques et politiques qui agissent loin de tout contrôle public (l’influence de Michel Foucault est ici manifeste).
C’est quoi ainsi le Trust évoqué par le titre ? En quoi peut-on avoir confiance ? Pour Hak, la confiance en tant que relation empathique, ouverture à l’autre dans sa diversité, semble aujourd’hui définitivement brisée. Le sujet du capitalisme global est un individu solitaire, incapable d’éprouver de la confiance envers autrui, et qui la place désormais dans de nouvelles divinités païennes capitalistes : les marchés financiers, les institutions, les dispositifs de sécurité. C’est précisément cette confiance guidée par la peur qui est ensuite utilisée par le pouvoir pour légitimer des politiques agressives, des guerres préventives et des formes de contrôle toujours plus envahissantes.
Trust est un roman aussi impitoyable qu’actuel : Hak semble s’adresser de manière provocatrice au lecteur occidental qui croit que la guerre n’a pas existé entre la Seconde Guerre Mondiale et l’invasion russe de l’Ukraine, ou que la chute du mur de Berlin aurait garanti la fin de l’Histoire comme succession de conflits et l’émergence d’une condition définitive de paix globale. La guerre, démontre Hak dans le sillage de Brecht, est au contraire la seule constante du monde contemporain : la paix est une illusion, un opium des peuples. Hak le sait bien, lui qui a dû émigrer très jeune et clandestinement de l’Union soviétique en 1985 afin de chercher un avenir meilleur. Il perçoit encore ce vieux regard européen qui le voyait comme un autre, issu d’une dictature, d’un pays sans liberté de pensée, extérieur au récit de la paix et de la consommation.
Hak avait déjà exploré dans Autobiographie (2024) l’idée selon laquelle la vie humaine n’est ni unique ni linéaire, et que l’identité est une construction : le migrant, en traversant les frontières, prend conscience des différents régimes de réalité produits par des politiques et des cultures distinctes. Il comprend, comme élaboré dans Trust, que la seule constante dans la diversité des cultures est la tragédie de la violence du monde exercée sur l’être humain et l’impossibilité de la quête de vérité. Hak s’inscrit consciemment dans une riche tradition littéraire : Céline, Faulkner, Ellis, McCarthy. Raconter le monde tel qu’il est, mettre en scène des individus complexes, sans éliminer les aspects moraux, éthiques et personnels jugés irrecevables par une vision bien-pensante et consolatrice. Pour Hak, le roman ne doit pas être un lieu cathartique où le lecteur peut s’identifier, s’émouvoir et se rassurer, mais un instrument chirurgical et impitoyable qui tutoie le lecteur, le défie et met à nu ses stéréotypes, ses peurs et ses vices, sans le juger et sans établir une distinction pacifiée entre le bien et le mal. La déshumanisation des personnages reflète ainsi la déshumanisation du système lui-même. Les protagonistes ne suscitent pas l’empathie et apparaissent souvent anonymes, dépourvus de profondeur psychologique : Hak ne cherche pas à raconter des histoires individuelles, mais à montrer le mécanisme impersonnel du pouvoir global.
Trust est un roman aussi dérangeant que nécessaire, qui refuse toute forme de consolation. L’usage du français est significatif, car nous avons l’habitude de lire ces critiques radicales du capitalisme dans la littérature américaine, comme si elles nous étaient en quelque sorte étrangères. Hak amène le lecteur à s’interroger sur la confiance qu’il accorde au système et sur son obéissance inconsciente, sans fournir de réponses, mais en posant des questions urgentes.
Mattia Bonasia
Mattia Bonasia enseigne à Sorbonne Université et il est titulaire d’un doctorat en Littérature Générale et Comparée. Il s’occupe de littérature postcoloniale et transculturelle contemporaine. Il est collaborateur éditorial pour KC Editions. Il vit à Paris.
Pavel Hak est né en Bohême. Exilé en France en 1986, diplômé en philosophie à la Sorbonne, il est l’auteur de plusieurs romans. Après le très remarqué Sniper (2002, éditions Tristram), il obtient le Prix Wepler pour Trans (2006, éditions du Seuil), publie Warax (2009, éditions du Seuil), se voit décerner le Prix Littéraire des Jeunes Européens pour Vomito negro (2011, éditions Verdier), puis il publie Autobiographie (KC éditions, 2024). Ses livres sont traduits dans plusieurs langues. Il vit à Paris.
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