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Pastorale, Aki Ollikainen (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay 30.03.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays nordiques, Roman, Héloïse D'Ormesson

Pastorale, Aki Ollikainen, janvier 2020, trad. finnois, Claire Saint-Germain, 144 pages, 16 €

Edition: Héloïse D'Ormesson

Pastorale, Aki Ollikainen (par Delphine Crahay)

 

Pastorale : « œuvre littéraire (poésie, roman, drame) qui relate la vie, les amours des bergers et des bergères dans le cadre conventionnel de la douceur champêtre » (Trésor de la langue française).

Il s’agit bien d’une œuvre littéraire. Il y est question, entre autres, d’un berger, qui partage peut-être avec ceux de la tradition une certaine candeur, de sa vie et de ses amours. Le cadre pourrait, si l’on évacue les connotations du terme et que l’on s’en tient à sa dénotation première, être qualifié de champêtre. Pour le reste, Pastorale n’en est pas une, comme on peut s’en douter : Aki Ollikainen subvertit les codes d’un genre qu’il serait bien malaisé, autrement, de remettre au goût du jour – sauf peut-être dans une certaine veine écolo-post-apocalyptico-décroissanto-minimaliste… qui nous semble suspecte.

L’histoire se passe aujourd’hui, au bord d’un lac, dans un coin de la campagne finlandaise où vit une petite communauté de trois générations : Sirkka et Vilho, les anciens ; leur fille Leena et son époux Esko ; leur petite-fille Meri, fille Liisa, la sœur de Leena, en vacances pour quelques semaines ; Elina, Aatu – le berger – et leur fils adolescent Kaius ; enfin, Reino, revenu au village natal pour y enterrer son frère. Ils mènent une vie simple et rude, étroite et repliée, et le roman est tissé de situations typiques ou connues : Liisa a quitté la campagne pour la ville, pour une autre vie. Elina et Aatu ont fait le chemin en sens inverse : Pessoa a révélé à Aatu sa vocation de berger – et le moyen de satisfaire un obscur besoin de se terrer, d’enterrer son absence d’ambition, son silence et « son corps de bouquineur ramolli ». Son épouse l’a suivi mais songe plutôt, prise de torchlusspanik, à refaire sa vie. Sirkka est ailleurs : elle s’effiloche dans une enfance étrangère, fantasque et capricieuse – Alzheimer, démence sénile… on ne sait : l’auteur a l’élégance de laisser les termes médicaux là où ils doivent être. Meri enfin, dont la vivacité et l’espièglerie chiffonnent les usages, joue le rôle de l’initiatrice délurée pour un Kaius rêveur et guère dégourdi.

Ce canevas pourrait sembler bien commun : les travaux et les jours, les joies et les peines, la jeunesse des uns et la vieillesse des autres ; les regrets et l’amertume pour certains, dont les vies se sont décaties et démaillées sans qu’ils sachent bien comment ; un genre de bonheur paisible pour les ceux qui sont ou se sont satisfaits de leur sort et chérissent leurs souvenirs… Il l’est mais, outre que l’auteur le brode avec justesse et sobriété, le roman ne s’y réduit pas : cette trame narrative, pour serrée et élémentaire qu’elle soit – l’action est réduite à presque rien – est brochée de motifs saillants et chatoyants, écarlates et gris-bleu.

Pastorale s’ouvre sur la rencontre d’un homme et d’un loup, deux étrangers familiers qui, le temps d’un long regard « jaune couleur du ciel une matinée d’hiver », se reconnaissent, se jaugent peut-être. Le loup, dont les yeux semblent receler « une entente plus vaste des choses que jamais être humain ne pourrait atteindre », passe son chemin, mais reste rôder alentour. Au loup il faut un agneau : Pan. Muet – mais pas mort – il sait tout et ne sera pas sacrifié, sauvé par son infirmité et la tendresse d’Aatu. C’est une brebis qui servira d’appât, dans un guet-apens qui échoue parce que Reino, qui s’est donné pour mission de traquer et tuer la bête, perd connaissance et que surgit un ours qui dévore la brebis. Dans le lac rôde un autre dévorateur : le brochet Kronos, gardien du temps cyclique et figure de l’éternel retour, qui avale, placide, sa progéniture – quand il n’est pas lui-même pêché puis remplacé par un autre mâle du même nom. Dans le ciel planent les yeux d’Odin, les sagaces Hugin et Munin. Plus tard dans l’histoire, une fée surgit dans les eaux, qui sauve Vilho de la noyade et le ramène, en canot, sur la rive du lac – ce n’est qu’Elina, métamorphosée par l’esprit en partance du vieil homme. Alors qu’il attend du secours, son épouse qui le prend pour un clochard repousse l’esquif, qui devient barque de psychagogue – sans passeur. Enfin, la vieille femme, qui ne distingue plus, dans sa confusion, le loup du chien, ouvre au premier l’enclos des brebis : la très ancienne folie du sang s’empare de l’animal et le livre au carnage. Par deux fois elle fait figure de Parque, une Parque, aveugle et sourde, qui coupe les fils au hasard – peut-être parce que les siens sont emmêlés.

Nous en oublions sans doute, mais loup, agneau, ours, fée, Parque… sont créatures de fables, de contes, de mythes, de la bible aussi : c’est dans l’étoffe de ces vieux récits qu’est taillée celle du roman. Page après page, l’histoire se moire, prend densité et profondeur : hommes, bêtes et événements dévoilent leur doublure révèlent une dimension symbolique qui les transfigure, les dotent d’une aura et d’un sens plus vaste que celui qu’ils semblent avoir au premier abord.

La temporalité, enfin, nous a paru singulière : on est aujourd’hui mais on pourrait tout aussi bien être hier – pas demain : il n’y a pas de demain dans ce roman crépusculaire et mélancolique qui brille, comme les yeux du loup, de l’« éclat étrange […] des lanternes déclinantes ». Le temps est flottant ou stagnant, paludéen, antédiluvien peut-être ; il semble qu’autrefois s’attarde, tout en étant irrémédiablement perdu. Quant aux cycles de la nature, avec lesquels les personnages ne font plus corps parce qu’ils ont été remplacés pour eux par des chiffres de calendrier, ils poursuivent, dans une souveraine indifférence, leur ronde immémoriale. La nature, d’ailleurs, et son « silence tissé de voix » occupent une place essentielle dans le récit : l’auteur en décrit les paysages, les menus événements et les détails infimes dans une écriture fine, déliée et évocatrice qui en rend palpables la présence et l’harmonie impénétrables, le mystère foncier, diffusant un sentiment fataliste de l’ordre des choses.

Pastorale sanglante, le roman d’Aki Ollikainen est la fois un conte, une chronique familiale et un récit philosophique. Avec une gravité légère, l’auteur y file des interrogations sur le réel et ses reflets, sur le sens de la vie, sur Dieu – dont l’existence pourrait bien être prouvée par un bourdon volant en dépit des lois de la physique – ou encore sur les hommes, ces « créatures trop compliquées pour jouir de la simplicité », qui « cro[ient] posséder une âme immortelle ».

 

Delphine Crahay

 

Aki Ollikainen est finlandais. Journaliste et photographe, il est l’auteur d’un premier roman, La Faim blanche, qui a reçu plusieurs prix et a été retenu dans les sélections 2016 du prix Femina étranger et du Man Booker International Prize.

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A propos du rédacteur

Delphine Crahay

 

Lectrice fervente et vorace. Etudiante en lettres – on l’est ad vitam –, enseignante dans un passé révolu, brièvement libraire, bientôt stagiaire dans une maison d’édition. Tient un blog nommé Analectes et brimborions, où l’on trouve des chroniques littéraires et linguistiques, des billets d’humeur, des textes aimés, quelques gribouillages.