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Passage à Trèves, Les dernières nuits de Marc-Aurèle, Didier Laroque (par Claire Fourier)

Ecrit par Claire Fourier le 16.03.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Passage à Trèves, Les dernières nuits de Marc-Aurèle, Didier Laroque, Éd. de la Coopérative, janvier 2026, 215 p. 19 euros

Passage à Trèves, Les dernières nuits de Marc-Aurèle, Didier Laroque (par Claire Fourier)


Retirons-nous ensemble, voulez-vous, sous la tente de Marc-Aurèle (tente mis pour palais-forteresse), et passons avec lui, au fil de quarante petits chapitres, ses quarante dernières nuits. Avec lui et son médecin – Marcus et Ariston, dans le livre.

On est en 180 après J.C., à Trèves, non loin du Danube et près du « limes », dans la guerre qui oppose les Romains aux Germains.

L’empereur est couché, il va mourir de la « peste antonine », sorte de variole qui sévit dans l’empire. Il a froid. « L’impression de dense tranquillité entourait le village et fit connaître que l’air était devenu neigeux ». Le médecin prépare des potions qui, à défaut de guérir, retardent la mort. C’est un lettré : il ausculte l’âme de son auguste patient, non moins que sa poitrine. Les deux hommes ne se quittent pas, ils discutent ; il y va d’un échange intime.

C’est un dialogue de haute volée et qui nous transporte dans les hauteurs.

« Nul meilleur don que la pensée ne nous a été accordé », dit au seuil de la mort Marc-Aurèle qui s’applique à la rédaction du 13ème volume de ses Pensées pour moi-même. Il ne voit plus de sens à la vie qu’à bien penser et bien exprimer sa pensée. (On est renvoyé à Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. »)

J’ai pris mon temps pour lire ce livre où je me sentais bien. Crayon en main, j’ai corné nombre de pages, et face à tant de maturité, de pertinence, de sagesse, je préfère citer des passages plutôt que m’atteler à une analyse maladroite.

Entrez avec moi dans ces nuits lumineuses.

Marcus écrit : « L’extrême fatigue des tourments rend la mort familière. » Toutefois « l’abandon n’est pas le laisser-aller », et le « recul est bon pour maîtriser un état défaillant ». Le malade note que son esprit est « dispos alors que la lassitude alourdit ses membres ». Il se sent « séparé du temps ordinaire », le « côtoie depuis une autre durée », mais, « le cœur élargi, il reste pantois d’être uni au monde ». Il s’interroge : « la faiblesse du corps conditionne-t-elle la force psychique ? »

L’empereur évoque la politique et constate que les « gens couverts d’honneurs indus se multiplient » et que « débute une époque grossière : la violence et la scélératesse y sont omniprésentes. » … « La bêtise paraît l’apanage de l’humanité. » Selon lui, « la fatigue affranchit des griseries du pouvoir et elle est un délectable duveté d’ombre au versant d’une colline ; on s’y repose et s’assoupit. »

Le stoïcien avoue qu’il a toujours rêvé du « sacrifice réalisant la vertu ».

Marcus évoque la littérature qu’il aime : « concision tranchante alternée d’un luxe d’images et d’une manière de chant. » Selon lui, « le choix sélectif de la postérité reviendra à des auteurs que le sublime a touchés ».

L’ascète veut atteindre le sublime, l’absolu, le principe – ce que d’aucuns appellent Dieu – via le « discours parfait. L’atteint-il ? Du moins, il atteint une harmonie qui dépasse les antagonismes, alors que l’équilibre les égalise seulement – comme l’a écrit Gustave Thibon, un sage lui aussi.

Marcus exprime l’idée que « le sublime survient subitement telle la grâce tombée du ciel » après une « longue besogne ». Et cette grâce fait que soudain tout se prête au regard poétique ; l’on perçoit l’infini « au sein des choses de la nature » dont les couleurs opèrent « un tact de l’âme » : « le gris fin du ciel, le rouge grenat qui miroitait dans une coupe d’or, le brun vétuste des sangles tendues entre deux brancards ».

Mais qu’est-ce donc que la pensée ? « J’entends par pensée le discret acte contemplatif. » Le disciple d’Épictète : « La satiété ôte la pensée. »

Et Dieu ? « Dieu est ce qui scrupuleusement s’absente. » De là que « le divin réside dans l’esprit humain. Or « l’esprit est clandestin. » Ainsi « la vie spirituelle sépare de la compagnie humaine ». Et le penseur de s’interroger sur l’avenir de l’esprit : « Se pourrait-il que subsistent ça et là des gens capables de prendre en garde la flamme spirituelle pendant une longue barbarie ? »

De ce dernier cahier, Marc-Aurèle dit : « Je voudrais qu’il pût aider mon prochain… Je souhaite, ingénu, que mes lignes sachent adoucir le séjour de quelques-uns, créer une fraternité des solitudes, favoriser l’émulation de la parole. »

Il insiste sur « l’irrésistible autorité de la douceur », et le stoïcien écrit : « Douillettement isolé sur un chariot parcourant la plaine, un couvet plein de braise à mes pieds, je sommeille, je prends des notes ; hier je crus mourir. »

À la dernière page, quand vient sa dernière heure, l’empereur se sent « envahi d’une miséricorde qui absout tout ce qui vit et le dissipe en lumière ».

Cependant à l’extérieur, la vie guerrière continue. Il y a Duplus, le révolté, de la lignée de Spartacus, un « illettré dont les paroles sont nettes et raisonnées », et son amante, la douce et intrépide Eudoxia, il y a Cassius, des secrétaires... – Personnages qui sont là comme un semis d’êtres humains en proie à leurs intérêts, autour d’un empereur qui se conduit en homme désintéressé.

Le livre paraît de prime abord décousu, haché, du fait que l’on passe sans transition de l’intérieur à l’extérieur de la tente, et d’un personnage à l’autre. Mais les séquences s’enchaînent sur le mode legato, et la rémanence des intrigues secondaires inscrit le dialogue philosophique des deux hommes dans le contexte historique, de sorte qu’ils n’ont pas l’air de s’entretenir à part, détachés du monde alentour.

C’est un livre riche, parfois ardu. Livre de spiritualité. L’écriture de Didier Laroque est recherchée, elle est le fait d’un auteur cultivé, soucieux du vocabulaire et de la syntaxe, amoureux du passé simple, du subjonctif qu’il manie dans une langue claire et laconique. Il émaille son livre d’images pour peindre le paysage que l’empereur, qui s’écarte pourtant du sensible, observe couché, par la fenêtre. « Un ciel opalescent éclaire l’immensité. » L’hiver dans le camp est sous nos yeux.

« Suggérer revient à exprimer complètement », dit Marcus.

Didier Laroque a beaucoup fréquenté l’œuvre de Marc-Aurèle et la prolonge dans cette conversation imaginaire avec Ariston dont on se dit qu’il est peut-être son double.

Ce n’est pas un livre à lire d’une traite, c’est un livre à habiter, où faire son nid, et d’où le lecteur fatigué du « gros animal » (comme Platon nommait le « social ») peut respirer en laissant au loin, à l’instar de l’empereur philosophe, le monde dégager son précipité, et tout en recueillant ce précipité.

Ajoutons qu’un des mérites de ce livre est qu’à travers Marc-Aurèle assumant les problèmes de l’empire romain fragilisé sur ses frontières, il nous glisse en délicatesse, et comme en passant, des leçons pour aujourd’hui.


Claire Fourier



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Claire Fourier

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