Now, Gerry Feehily (par Mattia Bonasia)
Now, Gerry Feehily, KC Éditions, 2026. 293 pages, 21.00 euros
Le règne de l’image : corps, désir et identité dans « Now » de Gerry Feehily
Avec Now (KC Éditions, 2025), Gerry Feehily explore les formes du désir contemporain : la mode et sa métaphysique de l’éphémère. Rock, désir et drogue s’entrechoquent à travers les corps des mannequins et des créateurs qui circulent entre Londres, Paris, Rome, Tokyo ou New York, à la fin de l’ère Thatcher, entre la chute du mur de Berlin et l’épidémie de sida. Les protagonistes, qui évoluent dans le milieu de la haute couture, sont des images avant même de devenir des individus. La mode représente ainsi le modèle du monde décrit par le roman : le capitalisme ne produit plus seulement des objets, mais aussi des identités, des fantasmes et des formes de vie. À travers les relations changeantes entre photographes, mannequins et créateurs, l’auteur nous amène dans un univers où les corps sont constamment transformés en signes. Le mannequin Dave devient une surface de projection, une image consommable, une promesse de beauté, de jeunesse et de réussite. Alors qu’Amber, mannequine internationale reconnue partout mais étrangère à elle-même, incarne quant à elle cette contradiction : son visage appartient aux photographes, aux marques et aux hommes avant de lui appartenir. En effet, Now est un roman choral qui refuse un centre unique : chaque chapitre prend le nom du personnage placé au cœur du récit.
Les trajectoires des personnages se croisent sans se réduire à une intrigue principale. Nick, photographe obsédé par les visages et les vies anonymes, cherche une vérité derrière les apparences, mais il participe lui-même à l’économie du regard : photographier revient aussi à transformer une personne en image. Les différentes perspectives narratives (« je », « tu » et « nous ») créent une circulation entre les consciences et brouillent la frontière entre observateur et observé. Le « tu » implique directement le lecteur, placé à l’intérieur de l’expérience narrative ; ainsi, la frontière entre personne et image demeure incertaine.
Now montre également que l’industrie du désir fonctionne comme une machine de mobilité sociale. La mode promet aux individus issus des marges une métamorphose fondée sur l’argent et la célébrité. Le parcours d’Art, jeune homme travaillant dans un pub de Willesden, dans le Northwest londonien (lieu également présent dans N/W de Zadie Smith), ainsi que celui de Burt, incarnation d’une jeunesse américaine encore innocente, sont révélateurs : repérés par le monde de la mode, ils deviennent des « présences authentiques » transformées en valeur commerciale. Feehily met ainsi en lumière une violence fondamentale : la mode absorbe les marges pour les rendre désirables, puis les abandonne lorsque leur valeur économique disparaît. Le roman représente une société entièrement organisée par cette logique : tout doit être nouveau, visible et remplaçable. Le titre résume cette injonction permanente au présent : être « now », c’est exister dans l’instant et rester soumis au regard des autres. Tad Blix exprime cette obsession pour la nouveauté, car ce qui cesse d’être contemporain semble déjà appartenir au passé. Le désir est le moteur du capitalisme avancé : même le désir sexuel est lié aux rapports de pouvoir, aux regards et à la circulation des corps. Le corps apparaît ainsi à la fois comme espace de liberté et comme objet d’exploitation, tandis que l’ombre du sida traverse cet univers de marchandisation, rappelant que le corps exposé et vendu demeure vulnérable au temps et à la maladie. Finalement, la beauté se traduit aliénation et les individus deviennent des « variantes », des masques adaptés aux exigences du marché.
Enfin, cette réflexion sur l’identité passe également par la langue. Feehily, écrivain et journaliste anglais, choisit d’écrire pour la première fois en français et transforme cette expérience translingue en principe esthétique. Son français n’est ni neutre ni transparent : il est traversé par l’oralité et l’énergie de l’anglais. Les dialogues utilisent une langue informelle, parfois brutale, proche du langage parlé, qui rappelle l’univers pulp et des auteurs comme Irvine Welsh. On retrouve l’atmosphère de Velvet Goldmine et de Trainspotting, ainsi que la musique d’Iggy Pop et de Lou Reed. Cette langue refuse une identité fixe : elle absorbe différentes influences et devient une langue en mouvement, marquée par la globalisation tout en cherchant à lui résister.
Mattia Bonasia
Gerry Feehily, né à Londres, a grandi en Irlande. Après des études littéraires à Dublin, il s’installe dans les années 1990 à Paris, où il vit aujourd’hui. Traducteur, journaliste et critique littéraire pour la presse britannique et française, il est chef du service Europe à Courrier International. Il a publié, en anglais, le roman Fever (2007) et le récit Gunk (2013). Now est son premier roman écrit en français
Mattia Bonasia enseigne à Sorbonne Université et il est titulaire d’un doctorat en Littérature Générale et Comparée. Il s’occupe de littérature postcoloniale et transculturelle contemporaine. Il est collaborateur éditorial pour KC Editions. Il vit à Paris.
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