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Nœuds de vie, Julien Gracq (par Anne Morin)

Ecrit par Anne Morin 31.03.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, Roman, Editions José Corti

Nœuds de vie, janvier 2021, 164 pages, 18 €

Ecrivain(s): Julien Gracq Edition: Editions José Corti

Nœuds de vie, Julien Gracq (par Anne Morin)

 

Chemins et rues, Instants, Lire, Ecrire… Titres des quatre chapitres… La marche, promenade avec ou sans but, l’arrêt sur image qui rejoint le changement de perspective, la lecture et l’écriture qui s’en nourrissent et s’en abreuvent, sont quatre des chemins ouverts,  dénoués, renoués dans la pensée de Julien Gracq qui jamais ne se fige, mais s’ouvre sur un ailleurs attendu : « Si les changements à vue souverains de l’enfance devenaient notre sésame dans un monde qui s’ouvrirait une bonne fois sans y mettre pour condition de se fermer – d’une toute autre manière que la tranchée symbolique de la mer Rouge » (p.60).

Les routes rêvent de ne plus aller quelque part, la promenade se dénoue sur les chemins, comme une chevelure. Le basculement et l’aguet qui ne se disent pas, se font entre ce qu’on voit, et ce qui est donné à voir : « Dans le plaisir que j’ai éprouvé (…) lorsque par une porte clandestine, par un passage caché, un lieu attirant et familier débouche soudain pour nous sur un autre, insoupçonné, et plus attirant encore » (p.21), cette impression, cette sensation plus précisément d’un appel imminent, d’une promesse bientôt révélée.

Être sur le qui-vive ? Quelque chose se profile dans un buisson qui s’entrouvre, une lisière de forêt, une clairière. Quelque chose joue, se joue entre la mémoire, le souvenir et l’attente qui ne se dit pas, qui ne s’appréhende pas comme telle. On adhère aux alentours qui vivent d’une vie doublant tellement la nôtre qu’on s’y retrouve, qu’on s’y attarde pour tenter de fixer l’instant.

Le passage, comme celui à l’écriture ne se fait pas toujours, laissant ouvertes, offertes plusieurs propositions : « La mystérieuse porte verte (…) Sur ce haut mur qui barre l’issue de la rue du Couvent, sur cette porte murée, flotte pour moi depuis ma petite enfance quelque chose de kafkaïen… » (p.38-39).

Rester de l’autre côté ou sur le seuil. Au bout du chemin, un chemin parfois sans grâce, quelque chose arrive, quelque chose qui vient à la rencontre, comme dans le Nosferatu de Murnau, ou sur le pont du Château de Kafka. Quelque chose d’imperceptible qui soudain appelle : « (…) quand le soir approche, plus particulièrement, le sentiment que pour moi enfin le rideau va se lever (…) ici, soudain c’est l’oiseau de Siegfried qui chante, à voix non distincte encore, mais déjà identifiable à des accords inconnus : seulement c’est au prix de tout quitter qu’on pourrait le comprendre… » (p.44).

Faire sens, mais sur un ailleurs promis, révélé, à peine une fulgurance. Le décor est toujours planté pour quelque chose, et c’est dans l’instant qu’il se donne à voir : quand un élément du paysage fait soudain signe, il faut suivre la voie (x).

Ce sont des réflexions sur l’avancée de l’âge avec des retours arrière, des dégustations de livres lus révélant et relevant leur fumet rien qu’en les approchant, des « eaux étroites » dont le chenal se referme et qu’il n’est plus temps à présent de remonter : « Je regarde le paysage sur lequel donne la fenêtre de ma chambre, et qui est bien ce que j’ai le plus souvent regardé au monde. (…) Il ne m’en vient pas de tranquillité, ni même le sentiment rassurant d’une permanence (…) Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement en face de lui que lui-même… » (p.46-47). Il n’est plus Temps.

 

Anne Morin

 

Julien Gracq, alias Louis Poirier, mort le 22 décembre 2007 à 97 ans, est un des plus grands écrivains français contemporains. Le Rivage des Syrtes couronné par le Goncourt en 1951, qu’il refuse, le fait connaître du public. Ecrivain protéiforme, ses œuvres sont traduites dans vingt-six langues, étudiées dans des thèses et dans des colloques, proposées au concours de l’agrégation. Gracq a été publié dans la Pléiade de son vivant. Nœuds de vie est extrait d’un fonds de la Bibliothèque Nationale et publié par l’exécutrice testamentaire de Julien Gracq, Bernhild Boie.

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A propos de l'écrivain

Julien Gracq

 

En 1951, Julien Gracq refuse le Prix Goncourt pour Le Rivage des Syrtes, en 1953 il entreprend un roman qui se situe comme Le Rivage des Syrtes, dans cette zone rêveuse où Histoire et Mythe, imaginaire collectif et destins individuels s’entrelacent. Julien Gracq dont l’œuvre considérable est publiée chez Corti, est mort en 2007.

 

A propos du rédacteur

Anne Morin

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Rédactrice

genres : Romans, nouvelles, essais

domaines : Littérature d'Europe centrale, Israël, Moyen-Orient, Islande...

maisons d'édition : Gallimard, Actes Sud, Zoe...

 

Anne Morin :

- Maîtrise de Lettres Modernes, DEA de Littérature et Philosophie.

- Participation au colloque international Julien Gracq Angers, 1981.

- Publication de nouvelles dans plusieurs revues (Brèves, Décharge, Codex atlanticus), dans des ouvrages collectifs et de deux récits :

La partition, prix UDL, 2000

Rien, que l’absence et l’attente, tout, éditions R. de Surtis, 2007.