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Ne dis rien, Patrick Radden Keefe (par Jean-Jacques Bretou)

Ecrit par Jean-Jacques Bretou 01.03.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, USA, Belfond

Ne dis rien, Patrick Radden Keefe, septembre 2020, trad. anglais (USA) Claire-Marie Clevy, 342 pages, 22 €

Edition: Belfond

Ne dis rien, Patrick Radden Keefe (par Jean-Jacques Bretou)

 

Ce livre n’est pas une fiction, c’est une enquête journalistique sur « les Troubles », les 30 ans de guerre civile qui eurent lieu en Irlande du nord de 1968 avec la manifestation pour les droits civiques jusqu’à 1998, date des accords du Vendredi saint. De plus, il laisse une large part et une importante réflexion sur la mémoire et le silence qui les entourent.

Belfast, un soir de décembre 1972, Jean McConville, veuve, 38 ans, mère de dix enfants, est enlevée par un groupe d’hommes masqués. La veille elle avait essayé de soulager un soldat britannique qui était tombé devant sa porte en lui reposant la tête sur un oreiller. Avant d’être embarquée, elle dira à Archie, seize ans, son fils aîné : « Occupe-toi des enfants jusqu’à mon retour ». Ils l’attendront en vain. On ne la reverra plus. Les enfants seront placés en orphelinat, élevés à la dure, parfois maltraités. Sa disparition soulèvera de nombreuses questions : qui l’a enlevée, les Anglais, l’IRA, pourquoi ? Où est-elle passée ? Est-elle toujours en vie ? Son fils Michael enquêtera longtemps sur la disparition de sa mère.

Non loin de chez Jean McConville habitaient les sœurs Price, Dolours et Marian, deux figures de la lutte armée irlandaise, les provos. Dolours fut la première femme, en août 1971, à l’âge de vingt ans à être enrôlée dans l’IRA provisoire, avec sa sœur, elles seront surnommées les Crazy Price. Elles seront présentes lors du Bloody Sunday ou Massacre du Bogside à Derry où vingt-huit personnes furent prises pour cible par les troupes anglaises. John Lennon en fera une chanson : Sunday Bloody Sunday. Elle participa à l’attentat à la voiture piégée du palais de justice de l’Old Bailey le 8 mars 1973. Emprisonnée, elle fera une terrible grève de la faim qui restera dans les mémoires parce que l’on considéra comme un supplice la façon dont ses geôliers tentaient de l’alimenter. Ses compagnons de lutte usèrent d’autres moyens, « Dirty protest », « Blanket protest », pour réclamer un statut de prisonnier de guerre.

Que ce soit sur la lutte politique menée par le Sinn Féin représenté par Gerry Adams, ou sur la lutte armée dont Brendan Hugues et les sœurs Price, Radden Keefe a fait un travail admirable en compilant des milliers de documents. Il aurait pu se heurter à un mur de silence aussi protecteur que destructeur, tel celui qui entoura la mort de Jean McConville. Mais des personnes avisées, connaissant les structures de l’IRA et la façon dont la population irlandaise raisonnait, avaient imaginé le « Belfast Project ». Un programme d’archives orales portant sur la violence politique en Irlande du Nord – il était censé être abrité par le Boston College, une université du Massachusetts. Le directeur de ce programme semi-officiel était le journaliste Ed Moloney, fin connaisseur du conflit, qui y associa un ancien membre de l’IRA provisoire, Anthony McIntyre. Ils menèrent des entretiens au long cours entre 2001 et 2006, sous le sceau d’un accord conclu avec leurs interlocuteurs : que leurs propos ne soient pas divulgués de leur vivant. D’anciens militants unionistes, ainsi que vingt-six ex-membres de l’IRA, acceptèrent de témoigner en toute franchise, dont Dolours Price et Brendan Hughes, ex-officier commandant de la brigade de Belfast de l’IRA provisoire. L’accord de confidentialité fut toutefois violé lorsque la Cour suprême des Etats-Unis ordonna à l’université de remettre des extraits de onze entretiens à la justice irlandaise dans le cadre de l’investigation sur le meurtre de Jean McConville. Les participants du « Belfast Project » se sont sentis trahis.

Cependant l’enquête de Patrick Radden Keefe, un exemple dans le genre, nous permet de porter un regard plus juste et de faire une analyse plus précise sur cette partie de l’histoire, d’établir le lien qui existe entre Jean McConville, les sœurs Price et le groupe des « inconnus », et surtout de se projeter à l’horizon du Brexit. Un magnifique travail journalistique écrit dans un style clair.

 

Jean-Jacques Bretou

 

Patrick Radden Keefe est journaliste et collabore régulièrement avec le New Yorker. Ses enquêtes et ses articles, pour lesquels il a été plusieurs fois primé, sont publiés dans le New York Times Magazine, Slate, The New York Review of Books. Il est l’auteur de Addiction sur ordonnance, La Crise des antidouleurs (C&F Éditions, 2019). Livre de la décennie pour le Washington Post, meilleur livre de non-fiction de l’année pour Time Magazine, Orwell Prize for Political Writing, Ne dis rien a reçu le National Book Critics Circle Award for Nonfiction et a figuré dans la sélection du National Book Award. Patrick Radden Keefe vit à New York.

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Jean-Jacques BRETOU est traducteur.