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Murmuration, Sylvie Germain (par Mona)

Ecrit par Mona le 27.05.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Murmuration, Sylvie Germain, éditions Albin Michel, janvier 2026, 208 pages, 19,90€

Murmuration, Sylvie Germain (par Mona)

 

Une parabole sur l’écriture

Sylvie Germain a le regard tourné vers le Ciel. Le titre insolite de son dernier roman, Murmuration, désigne le spectacle étonnant et splendide des nuées d’étourneaux esquissant en vol un ballet aérien merveilleusement synchronisé. A l’instar de ce gracieux spectacle, l’écrivaine déploie une écriture toute en finesse, à la fois visuelle et sensorielle sous le signe du mystère et de la rêverie. En exergue aux trois parties, la poésie instinctive et mystique d’Emily Dickinson donne un élan métaphysique au roman.

La métaphore de la murmuration infuse tout le récit : constante reconfiguration des formes, la murmuration est à l’image de nos vies erratiques qui se font et se défont, instables et précaires comme toute entreprise humaine. La murmuration, c’est aussi ce grand rassemblement d’oiseaux, une défense collective contre les prédateurs qui nous rappelle la présence du mal auquel l’homme doit résister, thème cher à l’auteure. Figure à la forme parfaite, la murmuration fait écho à la quête de l’artiste qui doit ordonner tout un flux de sons, de voix, d’éclats de sensations, de jeux d’échos, d’images, d’idées, de symboles. Sylvie Germain structure son roman d’une profonde unité poétique, symbolique et thématique.

Le protagoniste, un écrivain raté au seuil de la mort, Samuel Nart, voit apparaître à son chevet les personnages de ses livres. A l’intérieur de ce récit-cadre au présent de narration s’insère un récit au passé qui laisse libre cours aux résurgences de la mémoire : son enfance dans une famille de taiseux (« en marge de la rumeur des mots, exclu de leur volupté »), une mère mélancolique, la révélation de la magie des mots grâce à une conteuse et aux poèmes de Victor Hugo appris à l’école, le succès de son premier roman à l’âge de vingt ans, ses amours perdus, ses méditations sur l’échec de ses autres tentatives d’écriture.

Le roman s’ouvre sur la vision du vieil homme à sa fenêtre. Il voit des signes de ponctuation dans l’ombre des passants, à la fois métaphore et métonymie qui annonce la question centrale du roman, l’écriture : « Des signes de ponctuation … la virgule se fait doubler par le point d’exclamation, et celui de l’interrogation recule … Ces signes mouvants ne ponctuent aucun texte, ils forment une phrase vide de mots, ce ne sont que les ombres des gens ». L’allusion au vide, c’est à la fois son obsession de la page  blanche (« chaque fois que Samuel commençait une page, son élan fléchissait au bout de quelques lignes, les mots s'émiettaient comme de la Pierre sableuse »), le vide qu’il sent en lui depuis toujours (« le vide trop lourd à porter ») et « le vide radieux », cette absence de certitude entre « l’hypothèse Dieu » et « l’hypothèse néant ». Le motif mélancolique de la perte s’inscrit au cœur du récit.

Le roman a pour ressort dramatique le questionnement du narrateur sur l’acte d’écrire. Ni essai philosophique, ni livre autobiographique, entre roman poétique et essai méditatif, le récit repose sur une mise en abyme et un curieux schéma d’inversion : Sophie Germain raconte le drame intérieur d’un écrivain en panne d’écriture et insère des extraits de romans fictifs dans la fiction. L’écrivaine réussit là où son personnage échoue : son histoire d’échec littéraire se lit comme une allégorie parfaite, une parabole sur l’écriture.

Dès le premier chapitre, l’obsession de l’écriture s’exprime par des analogies insolites : « Il voit des jets de verbe dans les oiseaux en vol, des rognures de poèmes dans les pelures de fruits, des majuscules dans les étoiles, des vracs d’apostrophes dans la pluie ». Cet art de la vision qui permet de voir de l’extraordinaire dans les choses les plus ordinaires, à transfigurer le réel prosaïque en objet poétique, évoque l’écriture de William Blake (« voir le monde dans un grain de sable et le ciel dans une simple fleur ») ou celle de Francis Ponge qui comparait la surface du pain aux plus hautes chaînes de montagne. Zéno, le personnage du roman de Samuel, propose dans le journal local « des exercices de vivification du regard » (« faire s'épanouir en merveille les trois fois rien et moins que rien qui jonche notre quotidien »), une « mise à l’honneur de l’insignifiance » vouée à rendre visible l’inaperçu (titre évocateur de l’un des romans de Sylvie Germain).

Le protagoniste intitule un de ses romans, Le Théâtre du zinc, « hommage tendre et ironique » aux gens de rien qui semble écrit par l’auteure elle-même : même éloge de l’ordinaire, même  goût pour « le fade, l’anodin, le disgracieux … sources d’enchantement, du moins de méditation poétique ». Mais l’éditrice se montre critique à l’égard de Samuel : « vos histoires sont confuses, affublées d'un fantastique pas du tout accrocheur, dépourvues de vrai péripéties et tout autant d'humour ou alors si discret, vous avez des tournures de phrases souvent alambiquées et un vocabulaire daté ». Rappel ironique des romans de Sophie Germain : Jours de colère, proposé au bac français en 2022, lui valut une vive polémique sur les réseaux sociaux pour son écriture jugée anachronique et trop difficile. Même ironie de la part du narrateur qui constate : « avec ses histoires de presque rien à faible teneur en action, en érotisme, en suspense ou en drame …  Tarn n’était décidément pas dans l’air du temps ». Mais Samuel Nart, dit Tarn,  n’est pas Sylvie Germain.

Samuel ressasse l’échec de ses tentatives d’écriture. Meurtri par des deuils et des déchirures, il voit son imaginaire se tarir (« le langage le lâche ») et sombre dans l’« abstinence mélancolique ». Ses personnages lui rappellent que les pulsions morbides nuisent à la création littéraire : « Nous autres, êtres de fiction, nous ne sommes pas que de papier, d’encre ou de pixels, nous sommes avant tout des feux de l’imagination des vivants de chair et de sang tels que toi … des bouffées de leurs jouissances ». En contrepoint, l’écrivaine affirme le caractère érotique de l’acte d’écrire : « du désir qui court et qui génère à nouveau du désir, et c’est comme cela qu’on écrit toujours ». Sylvie Germain puise dans un imaginaire chrétien proche de Bergman et de Tarkovski mais  reste sur terre pour célébrer l’élan du désir et la vie ici-bas.

L’écrivaine conte l’histoire d’un chagrin métaphysique mais, à l’inverse de son protagoniste, sait « l’irriguer de force, de saveur, de sens, sans esbroufe de style ». Au contraire, Samuel s’est contenté d’un jeu superficiel avec le signifiant et le signifié, d’une écriture sans profondeur intime. Un de ses personnages insiste : « Tu t’es lancé dans l'écriture par seul amour contrarié des mots qui te manquaient, sans prendre la mesure de leur poids, de leur gravité, sans te soucier de leur résonance, tu t'es enivré de leur sonorité et de leur charme, tu en as cueilli les fleurs mais tu as négligé leurs racines … Tu t'es appliqué davantage à soigner la forme qu'à sonder le fond, c’est faute d'avoir creusé plus avant …  Tu es resté à la surface … ou plutôt à quart de hauteur du puits vertigineux qu’est l’être humain  ». Or écrire, comme le suggère Murmuration, c’est écouter ce qui se murmure au fond de soi.

Sylvie Germain conçoit la littérature comme une profonde expérience intérieure contemplative, en écho au grand écrivain israélien, Aharon Appelfeld, qui affirmait : « La littérature contient toutes les composantes de la foi : le sérieux l'intériorité, la musique et le contact avec les contenus enfouis de l'âme ». L’écrivaine rend hommage au pouvoir de l’écriture capable de créer une « empathie sensorielle, poétique et sensuelle » avec le monde. En sympathie avec une humanité bigarrée (« des drôles et des cafardeux, des exaltés et des pisse-froid, des loufoques et des aigrefins »), l’auteure peuple son récit de figures pathétiques émouvantes mi-burlesques, mi-tragiques, à l’image du Pierrot de Watteau qui émouvait tant Samuel enfant. Parfois un minuscule détail saugrenu, tel l’allusion au chien qui rate la croupe de la chienne convoitée, rappelle la mission de la littérature : témoigner de « la pathétique bouffonnerie du monde ».

Mais comment écrire le mal ? Au drame intérieur de Samuel, se superpose le drame extérieur de sa compagne, Elsa, reporter de guerres, qui n’a trouvé d’autre issue que le suicide. Samuel échoue à donner forme à cette tragédie et au seuil de la mort, la question l’obsède. Une voix qui semble représenter toute la misère du monde s’adresse à lui : « Je vais te raconter l’histoire que tu n’as pas écrite, que tu n’écriras pas … Regarde nous passer vu de loin dans la poussière des routes d'exode nous ressemblons à des signes de ponctuation qui ondulent dans le vent des signes de ponctuation qui s'enfuit en désordre d'un texte disloqué mais nous ne sommes pas des personnages évadés de romans, nous sommes des personnes de chair et de sang qui tentent de fuir le feu des armes, les bombes, les roquettes, les drones comme d'autres fuient la famine, la misère, la dictature, nos pas sèment des points d'exclamation sur la terre dont on nous chasse des, points de suspension indéfinis sur les routes d'exil … Il arrive qu’on nous transforme en personnages … Certaines œuvres sont fortes, mais aucune n’atteint l’os de notre peine ». La métaphore des signes de ponctuation met de nouveau l’accent sur l’épineuse question de l’écriture : la fiction peine à rendre compte du mal réel, trop réel.

A la fin du roman, le surnaturel fait intrusion dans le réel. Aux confins du néant, Samuel voit apparaître un minuscule rai de lumière, lueur fragile mais inaltérable, image fugace de la grâce ou de l’espérance dans l’épaisseur de l’obscurité. L’aide-soignante qui constate sa mort contemple « le mince filet de larmes qui continue à s’écouler sur la joue de Samuel, de peur, de colère, de regret, ou d’un trop-plein de vie ? De délivrance, peut-être ? Sur qui pleurent-ils ? Sur eux-mêmes, ou sur nous qui continuons à vivre ? … sans rien comprendre à ce qui nous arrive  ». Le roman se clôt sur cette avalanche de questions sans réponse, vertige de l’écriture face à l’énigme de l’existence :

« Mots et visions s’entrelacent, s’enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d’étourneaux à la tombée du jour, à l'heure de la murmuration, éclaboussant le ciel de volutes et de torsades qui se dilatent en immenses spirales, se condensent en ovales massifs pour éclater soudain, se disperser puis se reconstruire en de nouvelles figures monumentales et à la fin filer en jets obliques vers la terre, laissant le ciel nu, livré à l'épanchement de la nuit, du silence ».

La murmuration devient la métaphore de l’homme nu face au mystère avec pour seul recours la poésie.


Mona


Sylvie Germain, née en 1954 à Châteauroux, est romancière, essayiste et dramaturge française. Elle suit des études de philosophie auprès d’Emmanuel Levinas (sa thèse de doctorat porte sur le visage humain), puis part vivre à Prague où elle enseigne le français et la philosophie. Elle écrit d’abord des contes et des nouvelles et son premier roman en 1984, Le livre des nuits est couronné de succès. Ses publications ont des genres variés : récit de voyage, essai spirituel, album de photographies. En 2005, son roman, Magnus, reçoit le prix Goncourt des lycéens mais Jours de colère, proposé au bac français en 2022 est jugé d’une écriture trop difficile et lui vaut une grosse polémique sur les réseaux sociaux.


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A propos du rédacteur

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Mona Guyot (pseudonyme Mona) née à Paris, ancienne élève de l'Ecole du spectacle, ex-comédienne du théâtre Roland Pilain,

Liseuse à voix haute au sein de l'association des Mots Parleurs  (participation à des lectures poétiques en milieu associatif et Festivals : Mots Dits Mots Lus, Mots à croquer...) et enseignante.