Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora (par Patryck Froissart)
Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora, Trad. François-Michel Durazzo, Ed.Maurice Nadeau-Les Lettres Nouvelles, 9 janvier 2026, 208 p., 21 €
Edition: Editions Maurice Nadeau
Peut-être l’un des meilleurs romans de 2025/2026, précieuse publication des Editions Nadeau, ce récit aux accents kafkaïens propulse le lecteur dans la petite ville perdue de Szonden, sur les bords de l’Oder, dans l’Oderbruch, région marécageuse de la Prusse, dans la première moitié du XIXe siècle.
Redo Hauptshammer, le héros narrateur de ce récit saisissant, né dans un bordel autrichien dont sa mère était la propriétaire et tenancière, arrive en cet endroit perché sur une charrette sur laquelle s’empile le déménagement de ses maigres biens au sommet de quoi trône le cercueil contenant le cadavre de son épouse Odra, récemment tuée par la balle perdue d’un soldat napoléonien en fuite, avec le dessein de s’installer sur une terre dont il s’est accaparé le titre de propriété dans des circonstances rocambolesques.
Alors que Redo nous confie dès l’entrée en action qu’il compte réaliser là le projet de se forger une nouvelle personnalité, celle de cultivateur de betteraves sucrières, en occultant tout de la personne qu’il a été jusque-là, c’est par de très discrets détails, évasifs, furtifs, incomplets, fondus dans la trame, qu’on apprend, ou plutôt, la plupart du temps, qu’on devine, pourrait-on dire, que Redo n’est pas Redo, qu’Odra n’est pas Odra, et que se révèlent peu à peu les contingences qui ont amené le personnage à envisager puis à soigneusement préparer ce changement radical de posture sociale qu’on peut qualifier de magnifique imposture.
Ma survie à Szonden dépendait désormais d’une unique exigence, avec quelques variantes : ne pas commettre d’impair, ne pas trop parler, ne pas découvrir ma véritable identité, ne pas révéler mes origines.
Quoi qu’il en soit, après avoir accompli, dans des conditions quelque peu alambiquées, dans une atmosphère lourdement réaliste, les formalités administratives primordiales auprès du bourgmestre, puis avoir rendu la visite de courtoisie obligatoire au seigneur à qui appartient la totalité des terres environnantes sauf celle de Redo, unique « propriétaire libre » de la région, le nouveau venu prend possession de son fief, et s’attelle à la première des tâches à effectuer, l’inhumation d’Odra.
Mais, après l’aléa de la mort subite de l’épouse adorée, le programme subit un nouvel et énorme accroc : dès les premiers coups de pelle, Redo tombe sur la dépouille congelée, parfaitement conservée, d’un soldat en uniforme.
C’est alors que l’auteur insère dans un contexte aux traits de réalisme volontairement un peu forcés un élément narratif fantastique. Le premier cadavre tient compagnie à un frère de régiment, gisant dans un état identique. S’étant déplacé pour creuser une autre tombe potentielle pour la défunte, Redo découvre quatre corps. Plus loin il en déterre huit, puis seize à un autre endroit, et quand, s’obstinant, il exhume le trente-et-unième macchabée d’une nouvelle série, il renonce à en sortir le trente-deuxième, sachant que sa prochaine fouille décèlera soixante-quatre soldats impeccablement conservés, yeux grands ouverts, le regard paraissant extraordinairement vivant, dont le corps, même exposé en plein soleil, restera congelé pour l’éternité, en témoin indestructible des horreurs guerrières. En parallèle, l’agriculteur en herbe se voit contraint de vivre de longs mois dans la promiscuité du cercueil de son épouse, avant de l’enfouir sous sa chambre.
Les corps étaient toujours là. Les gens passaient, les regardaient. Dans l’expression des curieux, je pouvais déceler la tension de cette mauvaise conscience atavique que réveille la vision de tout corps à moitié enseveli ou pas encore complétement exhumé.
La découverte met toute la ville en émoi et contrarie évidemment le plan de Redo, qui se retrouve confronté à une succession d’avis et de contre-avis officiels jusqu’au déplacement sur site du roi de Prusse.
Par la mise en scène de dialogues entre Redo et l’historien local Jakob à propos des origines diverses de ces soldats dont chaque série se rapporte à des époques différentes, à des guerres connues ou non dont le centre de l’Europe a été depuis des temps immémoriaux l’un des théâtres les plus tragiques, le caractère exponentiel des exhumations présupposant que par ailleurs la terre entière est semée de reliques funèbres de champs de batailles, l’auteur remet en lumière nombre d’événements historiques et exprime évidemment une vision macabrement négative de l’histoire de l’humanité.
Tu ne peux imaginer, Redo, ce que fut Kunesdorf. Ce jour funeste, notre armée a perdu […] dix-huit mille combattants sur le champ de bataille […] à cause de l’ineptie de cet Enorme Roi. Penses-tu que cela l’ait empêché de dormir ?
Par l’histoire individuelle de Redo, par la nature de sa mue dont, trait de génie narratif, le caractère n’est dévoilé au lecteur, dans les toutes dernières pages, pour autant qu’il y soit attentif, que par quelques accords de participes passés, le romancier aborde subtilement une question sociétale actuellement très controversée dans notre culture occidentale (bien que n’étant pas nouvelle si on se réfère à l’exemple du chevalier d’Eon).
Par l’indistinction délicate entre réalisme et fantastique, le surnaturel est vécu comme naturel, les survenances impromptues de la sorcière Ilse, toujours accompagnée de son loup, relevant de cette concomitance, et quand Redo tente, très naturellement, de se débarrasser de ses hôtes encombrants, ou d’en faire des objets utilitaires surprenants, la manipulation donne lieu à des péripéties morbides dont le surréalisme et la cocasserie ne semblent pas atteindre les protagonistes. Un élément en la matière ne passera pas inaperçu pour un lecteur perspicace : les apparitions régulières du pasteur Stein, toujours pressé par l’urgence d’une quelconque intervention, qui promet à Redo, à chaque rencontre, de le voir plus tard, ce qui ne se produira jamais, font certainement référence au lapin d’Alice.
Et il y a le géant Udo.
Quelle taille a-t-il ?
On ne le sait pas exactement. Chaque année il a une taille différente. Parfois il est plus petit, parfois d’un pied plus haut…
On notera que Vicente Luis Mora, tout en écrivant, s’interroge sur l’écriture. Ces inclusions métalittéraires se concluent sur quelques malicieux pied-de-nez :
Parce que je sais que ce que je vous ai dit n’était pas toujours vrai. Du moins pas tout à fait.
J’ai aussi inventé certaines choses, sans nul doute : il est difficile pour un myope de se rappeler les détails.
Eh bien, il n’est peut-être pas nécessaire de dire la vérité. Ne la savons-nous pas déjà ?
Il convient de saluer la qualité de la traduction. Deux ou trois fautes, corrigées lors de la relecture finale des épreuves, sont malencontreusement réapparues dans la version imprimée. L’éditeur les supprimera lors de la prochaine réimpression.
Ceci n’enlève rien à l’éminente qualité littéraire de ce roman.
Patryck Froissart
Plateau Caillou (Réunion), dimanche 28 décembre 2025
Vicente Luis Mora (Cordoue, 1970) a étudié le droit, la philosophie et les lettres. Reconnu en Espagne comme l’un des écrivains les plus brillants de sa génération, il est l’auteur d’une dizaine d’essais, de huit livres de poésie et de neuf romans.
- Vu : 190

