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Michel Lamart - Peut-être (par Marc Wetzel)

le 25.03.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Michel Lamart - Peut-être - Les lieux-dits, Cahiers du Loup bleu - 48 pages, 1er trimestre 2026, 7€

Michel Lamart - Peut-être (par Marc Wetzel)

"J'écris

Entre la certitude d'exister

Écrivant

Et l'impérieux besoin

D'être réellement

Moi-même,

Assuré que l'écriture

Qui me prend en charge

Me réalise

Avec la suprême consolation

D'être si peu ..." (p.37)

Le titre ("Peut-être") de ce mince, dense et chaleureux recueil éclaire bien la précise question qui le parcourt : notre sens et notre usage du possible vieillissent-ils avec nous ? L'auteur a en effet 76 ans : après une cinquantaine de livres publiés (critique, poète, romancier, essayiste, auteur-interprète de délicieuses et délicates chansons, l'homme a délibérément abusé de l'imagination - qui est la représentation, voire le goût, du possible - toute sa vie), il se demande ici, gravement (mais non plaintivement) si, à son âge, on dit et pense "peut-être" de la même façon qu'au début de son esprit. Pour le dire brutalement : quel usage du peut-être a-t-on lorsque, par le fait de l'âge, on aura déjà beaucoup et longtemps été, et, par l'effet de l'âge, quand on sent bientôt ne plus pouvoir être du tout ? Bref : est-il naturel que ce peut-être (qui commande à nos hypothèses, nos rêves, nos incertitudes, nos espérances etc.) vieillisse mal ?

"Peut-être

Que peut-être

S'éteint

Dans un souffle ?

Peut-être

Que le souffle

Le ranime ?

Peut-être :

Somme

De tous

Les possibles.

Ombre du nuage

Sur le mot." (p.10)

C'est une question, bien sûr, qu'un jeune (à juste titre) ignore, et qu'on peut formuler ainsi : peut-on garder intacte  - non pas tant indemne que simplement légitime et usuelle - son imagination au moment de la vie où on se sent (là aussi à juste titre) perdre toute illusion ? Car ne pourrait-on suspecter un vieil être de ne soigner et exercer encore son imagination que pour y entretenir des illusions tendant par ailleurs à se dissiper ? Comme la mémoire décline avec l'âge non pas seulement par usure propre, mais aussi pour alléger et tempérer, par l'oubli, les innombrables retours d'échec et de culpabilité accumulés, l'imagination n'a-t-elle pas raison de décroître pour mieux faire accepter le déclin de soi, et - par moins de ruminations et de chimères - nous aider ainsi à nous en tenir là ? Dans le normal déclin, l'aide de quelques certitudes prosaïques n'est-elle pas plus précieuse que le recours continué à ... de purement poétiques éventualités et hasardeuses promesses ?

Or cet auteur, prudemment lucide, a justement conservé (et même entretenu) quelques bien nettes certitudes (dont l'a convaincu son expérience) : son sens du "doit- être", son discernement du nécessaire, ses leçons reçues de sagesse, sont bien présents, et explicites. Par exemple : l'idée que son propre nom n'a pas d'âge (il garantit, comme pour chacun, jusqu'à l'identité de son déclin et l'unité même du travail imaginatif de toute une vie).

"Au carrefour

De mes ombres

Je ne me reconnais pas

Toujours.

À la lumière de mon nom

J'interroge le nuage" (p.35)

Autre conviction : la capacité qu'a l'action (l'action seule, jamais nos simples manies de "paraître" !) de nous faire assumer et dépasser l'étrangeté constante, dans la vie, de sentir et d'être au monde (p.12).

"L'étrangeté

D'être

De sentir,

Ne trouve

Aucun accomplissement

Dans le paraître.

Sans doute

Doit-elle se vérifier

À tout instant

À tout jamais,

Dans la nécessité

D'agir

Pour survivre

Aux défaites

De l'espoir inassouvi" (p.12)

Autre certitude : la perénnité (sauf accident) de nos propres mains qui, ridées ou non, gardent leur puissance de réalité : leur paume contenant et modelant ce qui a volume, les phalanges aggrippant ce qui offre prise, leur couple même mariant leurs gestes à ceux du monde : les mains font plus que "pouvoir être", elles sont notre pouvoir-être, leurs formes exactement adaptées à notre faim des formes (ou à notre possible parade d'elles), mains elles-mêmes choses agiles et stables à l'intérieur de la vie des choses (p.11). Autre assurance du poète, plus secrète : la réalité de la beauté ("aucun possible n'est beau" disait Alain, "seul le réel est beau") dans son pouvoir, dit Lamart, de "conduire l'homme vers l'homme à travers la parole" (p.15). Pourquoi ? Parce que l'harmonisation des intérêts humains et notre intérêt même à l'harmonie exigent la parole, oui, ils requièrent la voix articulée (car, disait Aristote, l'animal peut exprimer quelque chose, mais non, pas, étant privé de parole, "dire quelque chose de quelque chose"), comme la grâce du travail poétique sait, non pas simplement faire quelque chose de quelque chose (à quoi se limite le travail prosaïque), mais bien, dans la libre évocation des rapports du monde, faire de quelqu'un la non-chose (= le témoin, le garant, le confident, l'arbitre) de quelqu'un. Que la parole soit nécessaire au surgissement de la beauté, et la beauté utile à la portée de la parole, voilà bien certitude d'écrivain, qui sait que cette grâce est de l'ordre, non d'un simple "peut-être", mais de ce qu'il aura travaillé à devenir.

" ... jusqu'à la fin,

Vous vous demanderez

Non pas qui vous êtes

mais qui êtes-vous,

Presque malgré vous,

Parvenu à devenir

Peut-être." (p.41)

Ce qu'on aura travaillé à être, voilà justement, écrit l'auteur, le juste "peut-être" du dernier âge. Car la question de notre être n'est pas du tout celle dont nous convainquent nos coaches de vie ("comment se réinventer pour être enfin ce que nous sommes" ? etc.), mais bien plutôt celle-ci, qui est à la fois de pertinence certaine et de résultat indécis et décisif : qui seras-tu, de gré ou de force, par chance ou par travail, en bien ou en mal, parvenu, peut-être, à devenir ? Valéry, dans ses dernières heures d'existence, a   exprimé, dit-on, deux choses. L'une (géniale boutade) : demandant un miroir, s'y observant, puis déclamant : "Adieu, chère image, nous ne nous reverrons plus". C'était - mais justement, pour rire - l'odieuse diversion du clown se saluant pour la galerie. L'autre, seule sérieuse confidence, probe et fidèle aveu, disant  : "J'ai fait ce que j'ai pu". C'est-à-dire : qu'on me juge sur mon réel cours d'esprit, comme le travail m'a fait devenir. C'est, non en coach, mais en athlète de la pensée qu'il aura toujours jugé qu' "il n'y a qu'une chose à faire : se refaire" . Mais cette tâche de ré-invention, écrit Michel Lamart, ne vise aucune identité idéale, mais seulement les limites vraies de notre puissance évolutive :

"Peut-être

A-t-on besoin

De se réinventer

Pour savoir

Qui l'on ne deviendra

Jamais ?" (p.22)

Restent, bien sûr, la société et l'histoire. Reste ce qu'on ne doit ou n'aurait pas dû devenir. Et le constat collectif oscille aussi entre certitude (la nature devait se dérégler, puisque notre industrie a brisé sa règle - qui est de ne devoir servir qu'également à tous, de ne privilégier aucune espèce et travailler exclusivement à la plurielle épiphanie de toutes - p.14) et incertitude (renoncer à dominer la nature suffira-t-il à abolir l'entre-domination humaine ? Si l'homme n'a pu maîtriser la nature qu'en instituant la servitude,  aurait-il pu connaître la nature sans la maîtriser : comment accéder aux arcanes sans violer leur seuil ? p.15).

Du pur possible (commun ou personnel) on ne doit certes rien attendre ("Le pur possible", dit Alain, "est comme une montagne vue de loin, qui n'offre pas de passage"), d'autant que le seul peut-être ne peut pas être porteur de paix (la paix, au contraire de la guerre, n'existe que si tous la font, et la veulent réelle !). Et l'hypertrophie présente du possible menace notre goût même pour la réalité : comme les actuels voyageurs ferroviaires ne regardent plus d'autres paysages que, sous leur nez, les numériques. Mais l'élégiaque vivacité de notre auteur intrigue et motive. "Je m'en vais chercher un grand peut-être" aurait griffonné (ironiquement ?) Rabelais sur son lit de mort. Ici, c'est un plus humble et équitable peut-être qui vient lui-même, fraternellement, chercher son lecteur, méritant nos tempes complices. Admiratives et reconnaissantes.


Marc Wetzel



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