Identification

Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 11.02.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Espagne, Essais

Méditations sur Don Quichotte / José Ortega y Gasset / Traduction Mikaël Gómez Guthart / Editions Fario / novembre 2025 / 145 p / 17,50 €

Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset (par Charles Duttine)

 

Où il est question de sublime et de ridicule


La question « Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ? » que l’on soumet volontiers - et à juste titre - aux apprentis philosophes, n’en finit pas de faire naître toutes sortes de méditations, d’interrogations et de réflexions. Qu’en est-il de la nature d’un chef-d’œuvre, de son intérêt et de la place qu’il joue dans nos vies ? Rien ne vaut se frotter presque quotidiennement à ces textes intemporels, quitte à délaisser nos contemporains, des fâcheux pour nombre d’entre eux. Et de continuer à lire les chefs-d’œuvre et les relire. Ils nourrissent notre imaginaire, brillent ainsi que des références et jouent comme des miroirs de nous-mêmes au point qu’il nous est impossible de nous en passer. Ainsi de « Madame Bovary », ou encore de « L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche ».

À propos de ce dernier, les éditions Fario ont eu la bonne idée de republier l’ouvrage d’Ortega y Gasset « Méditations sur Don Quichotte », premier essai de ce philosophe espagnol, édité en 1914 et représentatif de ce que l’on a appelé « la génération de 14 » ; un ouvrage bien intéressant pour de multiples raisons, notamment esthétiques et philosophiques.

« Méditations », le terme est beau. Traditionnellement, il désigne des exercices de nature spirituelle. Une démarche faite d’attention, de recueillement, ou encore de contemplation. Dans une originale « Adresse » au lecteur qui débute l’ouvrage, Ortega y Gasset y précise son approche et sa méthode. Loin de tout ressentiment, de toute « rancune », ces méditations se veulent des essais conduits par « l’amour intellectuel », « amor intellectualis » selon la formule spinoziste. Pas d’érudition, ni de savoir dans toute sa sécheresse, mais une volonté de compréhension, une « folie d’amour » va-t-il jusqu’à écrire. Ces méditations qu’il qualifie « d’exercice(s) érotique(s) » prendront donc le Don Quichotte comme une sorte de pré-texte, de tremplin pour vagabonder vers toutes sortes de questions : Qu’en est-il de la culture méditerranéenne et de sa « clarté », du monde grec, de l’influence germanique et de ses « brumes » ? Qu’est-ce qu’un peuple ? Qu’est-ce que le « style de vie » espagnol ? Que sont les mythes, la tragédie, le comique ? Qu’est-ce qu’un roman ? On comprendra que le désir de comprendre, l’exploration intellectuelle sont à l’œuvre ici. Et pour notre plus grand plaisir.

Mais que nous suggère ce livre sur le Don Quichotte ? Ce récit qui est le premier roman du monde occidental, un livre au carrefour de deux univers culturels, celui qui selon Michel Foucault « dessine le négatif du monde de la Renaissance », a en lui quelque chose d’incontournable. Après de belles pages consacrées aux mythes, à la tragédie, à l’épopée qui exprime une « fraîcheur éternelle », ou encore au genre romanesque, Ortega y Gasset parle du Don Quichotte comme d’un « livre suprême », « profond », au caractère fédérateur pour le monde ibérique, « un gardien du secret espagnol », écrit-il.  Ce récit agit comme une sorte d’esprit subtil.

Il écrit notamment : « Lorsque quelques Espagnols sensibilisés par la misère idéale de leur passé, la sordidité de leur présent et l’hostilité aigre de leur avenir se réunissent, Don Quichotte descend parmi eux, et la chaleur fondante de son apparence disparate rassemble ces cœurs dispersés, les aligne comme sur un fil spirituel, les nationalise, plaçant derrière leurs amertumes personnelles une douleur ethnique commune ».

Qu’incarne encore le personnage de Don Quichotte, ce héros à l’esprit dérangé dont les aventures ne seraient que « les vapeurs d’un cerveau en fermentation » ? Il aspire à l’idéal, s’épuise dans les romans de chevalerie, se berce de folies mais il se heurte immanquablement au réel, à sa dureté, à sa « gravité ». Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas, selon le mot célèbre. « De vouloir être à croire qu’on est, il n’y a qu’un pas entre le tragique et le comique. C’est le passage entre la sublimité et le ridicule », écrit Ortega y Gasset. Et, ne faut-il y voir également la trame de beaucoup de récits romanesques ? Mme Bovary ne serait-elle pas un « Don Quichotte en jupons » ? Ortega y Gasset rappelle un mot étonnant de Flaubert dans sa correspondance : « Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire, Don Quichotte ».

On conseillera donc cet ouvrage pour toute la richesse des analyses qu’il soulève. On est d’ailleurs profondément frappé à la lecture de la maturité qui transparait, bien que ce soit la première œuvre d’un jeune philosophe.  Dans sa forme comme dans les concepts qu’il manie, il y a une profondeur et une maîtrise incontestables.  Un ouvrage jeune et intense, curieux dans le bon sens du terme, pour nous qui le lisons aujourd’hui.


Charles Duttine


Biographie de l’auteur : José Ortega y Gasset (1883-1955) est un philosophe, homme de presse et essayiste espagnol. Il enseigna la métaphysique à l’université de Madrid. Fondateur de revues, il est l’auteur d’ouvrages comme « La révolte des masses » (1937) et « Méditation sur la technique » (1933). Il est considéré comme l’une des figures intellectuelles majeures de l’Espagne du XXème siècle.

  • Vu : 237

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Charles Duttine

Lire tous les articles de Charles Duttine

 

Charles Duttine enseigne les lettres et la philosophie, après avoir étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, Au Regard des Bêtes et un récit romanesque Henri Beyle et son curieux tourment.

Son dernier ouvrage (deux novellas) L’ivresse de l’eau suivi par De l’art d’être un souillon vient de paraître aux Editions Douro. Il publie régulièrement dans de nombreuses revues littéraires.