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Martin Luther et la Kabbale (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 14.04.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Langue allemande, Editions Honoré Champion

Martin Luther et la Kabbale, Du Shem ha-meforash et de la généalogie du Christ (1543), coll. Bibliothèque d’études juives, septembre 2019, trad. allemand, Hubert Guicharrousse, Mathilde Burgart, 246 pages, 28 €

Edition: Editions Honoré Champion

Martin Luther et la Kabbale (par Gilles Banderier)

 

C’est un texte effrayant. On a l’impression d’observer un malade du choléra, dont le corps se décharge aux deux extrémités. Cela n’en finit pas. Le tube digestif n’est jamais vide et il répand sans arrêt des matières pestilentielles autour de la cuvette, dans les draps ou sur les murs. Loin d’être isolé dans une aile éloignée de l’hôpital, dans une chambre en bout de couloir et au dernier étage, le malade en question s’est vu élever des statues. Et il passe pour avoir changé le monde.

Dans les deux épais volumes d’Œuvres qu’elles ont publiés en Pléiade, les éditions Gallimard ont reculé devant cette insanité, comme elles ont reculé devant les pamphlets de Céline (le parallèle n’est pas gratuit, on le verra). Plus anciennes que la maison Gallimard et avec une haute tradition érudite, les éditions Champion, elles, n’ont pas eu peur. Elles avaient déjà publié Des Juifs et de leurs mensonges, écrit par Luther en janvier 1543. Il y avait pire, il y a toujours pire et, en ce qui concerne le père de la Réforme, le voici.

En mars 1543, deux mois à peine après son précédent pamphlet, Luther fit imprimer un texte encore plus violent que le précédent, après avoir lu la version allemande des Toledot Yeshu (« généalogies de Jésus »). Dépourvus de toute valeur religieuse ou dogmatique à l’intérieur du judaïsme et à plus forte raison à l’extérieur, les Toledot sont des récits parodiques, pas très subtils, relatifs à la naissance et à la vie du Christ. Ils sont tardifs (XIIe siècle) et, malgré leur peu de valeur à tous points de vue, ils contribuèrent à empoisonner les rapports (lesquels n’en avaient pas besoin) entre Juifs et Chrétiens. Surtout, les Toledot développent de brefs passages contenus dans les deux Talmuds. Il serait puéril de faire comme si les textes talmudiques concernant Jésus, même les plus désagréables et les moins intelligents (ainsi, Talmud de Babylone, Gittin 56b-57a) n’existaient pas et n’avaient jamais existé, mais on ne doit pas leur accorder plus d’importance qu’ils n’en méritent. Il faut surtout les replacer dans leur contexte, celui des oppositions agressives entre différents courants du judaïsme (le christianisme, au départ, est l’un d’eux). Les textes esséniens (ou quels que soient ceux qui ont écrit les « manuscrits de la mer Morte ») sont ainsi d’une virulence particulière.

Que faire du pamphlet de Luther ? Faut-il y voir une ultime (et vigoureuse) manifestation de l’antijudaïsme médiéval (celui qui produisit entre autres la Judensau, dont un spécimen se trouve sur une église de Wittemberg, avec la mention explicite du Shem ha-meforash, le tétragramme hébraïque) ? Le texte possède cependant une caractéristique du discours antisémite le plus « moderne », tel qu’on le trouve chez Céline : sa capacité d’auto-engendrement. Il est un délire autoréférentiel, qui s’alimente de lui-même, indépendamment de tout ancrage extérieur, si peu réel soit-il. Luther finit même par contredire saint Paul qui, dans un passage de l’épître aux Romains (11, 15), texte d’une complexité digne des grands dialogues platoniciens et dont l’interprétation n’a pas toujours été satisfaisante, affirme qu’il y aura encore des Juifs sur terre à la fin du monde.

Nous venons (et nous ne pouvons faire autrement) après la Shoah. Nous ne parviendrons jamais à lire les pamphlets de Luther comme si elle n’avait pas eu lieu. À l’époque où il les compose, Luther ne sait pas, certes, ce que l’avenir tient en réserve. Personne ne le sait. Mais il y a déjà eu dans le passé des massacres de Juifs. Et Luther n’est pas non plus dans la position de l’antisémite en chambre, consignant ses fantasmes exterminateurs dans des carnets qui demeureront au fond d’un tiroir ou (de nos jours) sur un blog que personne ne consulte. Luther n’a jamais dissocié la parole de l’action. Comme tous les réformateurs, il accorde une valeur performative à la parole en général et à la sienne en particulier. Quand un beau jour de l’automne 1517, il se rendit devant une église de Wittemberg avec son marteau, ses clous et son interminable liste de thèses sous le bras, ce n’était pas seulement pour faire connaître son opinion à ceux qu’elle pouvait intéresser, mais aussi et surtout pour mettre fin à une situation qu’il jugeait inacceptable. À plus forte raison, lorsqu’en 1543, saturé d’honneurs et de pouvoirs, il appelle à massacrer les Juifs, à faire couler leur sang, à quoi s’attendait-il ? qu’espérait-il ? En 1543, il est une autorité spirituelle, religieuse, morale et, à bien des égards, politique. Il a provoqué un schisme que l’Église n’est jamais parvenue à résorber. Des millions d’individus l’ont suivi, se sont réclamé de lui ; des millions d’autres le suivront et s’en réclameront. Il a fait et fait toujours l’admiration d’une grande partie du peuple allemand et le nazisme le placera très haut dans son panthéon. À quelques lumineuses exceptions près, la résistance allemande au nazisme a compté moins de luthériens que de catholiques. La prose de Luther a façonné l’œil et l’oreille allemands, que les braillements du Führer incommoderont moins qu’ils ne l’auraient dû. On lui a, répétons-le, élevé des statues. Les églises luthériennes mirent des siècles à récuser ses textes anti-juifs ou antisémites, comme on voudra les appeler. Les défenseurs de Luther ne manqueront pas d’attirer l’attention sur au moins un prédécesseur, saint Jean Chrysostome, autour de sermons anti-juifs. Mais son statut n’est pas le même : saint Jean Chrysostome est noyé dans la masse des Pères de l’Église, perdu parmi les centaines de volumes des patrologies de Migne. Il ne possède en aucun cas l’importance cardinale de Luther.

Au plan philologique, le Pr. Matthias Morgenstern, qui enseigne l’histoire du judaïsme à la faculté de théologie protestante de Tübingen, a fourni un excellent travail. Si méprisable ou émétique soit-il, le texte de Luther est annoté et commenté avec une admirable précision. Il faut savoir affronter les pires produits de l’esprit humain si on espère un jour les voir rentrer dans leur tanière.

 

Gilles Banderier

 

Matthias Morgenstern est professeur à la faculté de théologie protestante de Tübingen, où il enseigne l’histoire culturelle et religieuse du judaïsme. Hubert Guicharrousse est maître de conférences en langue et civilisation allemandes à l’université Paris-Nanterre.

 

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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).