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Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 09.02.26 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Mercure de France, Roman

Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant – Mercure de France – 8 janvier 2026- Folio – 304 pages - 9€

Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Mercure de France

Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant (par Patryck Froissart)

 

Louis XIII régnant, Marie-Héloïse, enfant abandonnée à qui a été attribué arbitrairement le patronyme Levasseur, est élevée « dans l’amour de Dieu » au sein de l’orphelinat de l’Hôpital des Cent Filles, à Paris où, relativement librement, « chacune vivait dans sa chacunière ».

« Mes hurlements avaient attiré des passants devant l’église Saint-Sulpice, un matin d’hiver, et une mendiante m’avait transportée ici à la hâte avant de prendre la discampette ».

Très tôt remarquée pour sa beauté, « trop belle pour ne pas être déshonnête » selon son confesseur, elle est sélectionnée au sortir de l’adolescence, et pourvue d’une dot royale de cinquante livres, avec trente  autres « filles du Roy », pour un transfert vers les possessions françaises d’Amérique afin d’y être mariée à un des colons nouvellement établis là-bas dans le cadre d’une politique de peuplement colonial à laquelle sont aléatoirement associées également des prostituées raflées au hasard dans les rues et éventuellement quelques condamnées de droit commun.

Cette étape de sa vie marque le départ d’un long périple aventurier, dont elle est la propre narratrice, depuis les phases de sélection régies par des critères de « bonne constitution physique », la préparation « pédagogique », l’embarquement à La Rochelle vers l’embouchure du fleuve Saint-Laurent et le Québec et les conditions pénibles d’une traversée dans l’exiguë promiscuité de la sainte-barbe d’un navire.

A Québec, après les entretiens avec les prétendants les plus divers à l’issue de quoi chaque fille du Roy doit avoir fait son choix, Marie-Héloïse est officiellement mariée sans autre forme de procès à Pierre-Emile, un bûcheron avec qui elle entame une existence conjugale fruste mais paisible dans un endroit écarté de la Neuve-France. De leur union naît un fils.

« L’homme qui avait jeté son dévolu sur ma personne […] n’était ni attirant ni repoussant. Son visage quelconque ne me disait rien qui vaille mais quand il se mit à me galantiser je fus tout de suite rassurée ».

Les affaires allant mal, les conditions de vie se dégradant dans le contexte d’attaques d’autochtones contre les colons, et dans l’ambiance délétère de la guerre larvée entre Français et Anglais, le couple émigre à Saint-Domingue où Pierre-Emile a pu acquérir Savane-Roche, une plantation comprenant « ses terres, ses meubles et ses nègres ». Nouvelle vie. Nouveau statut social.

Ayant perdu son fils, puis son mari, tous deux morts de la fièvre jaune, elle se trouve contrainte d’épouser le grand propriétaire voisin, lui-même divorcé, devient dame de Laforgue et, sous l’emprise de son nouvel époux, accepte de lui céder tous ses droits sur sa propre propriété. A la tête de ce qui devient ainsi un grand domaine, le couple est reçu dans les cercles mondains de la colonie. Nouvelle ascension sociale qui cache le fait que la jeune femme souffre de se retrouver sous la totale dépendance du sieur de Laforgue, un personnage peu sympathique.

Je n’avais plus rien à mon nom […]. Il avait conservé par-devers lui ke produit de la vente de Savane-Roche, prétextant que les femmes n’ont pas à s’occuper des affaires liées à l’argent. Enfant disparu, mari disparu, je servais à présent de fille du Roy au sieur de Laforgue. A mon corps défendant.

Lors d’un voyage vers la Martinique, Marie-Héloïse de Laforgue est capturée par des indiens Caraïbes, dont elle partage un temps la vie, les us et les coutumes sous la protection d’une mystérieuse Reine Noire, qui décide plus tard de la renvoyer vers la Martinique où, après une autre mésaventure en mer, elle reçoit un accueil festif inattendu de la part des membres de la haute société coloniale qui croient reconnaître en elle, qui se garde de les démentir, une comtesse de Poissy disparue depuis plusieurs années dans ces mers où règne une insécurité permanente. Nouvelle et ultime ascension sociale, la « comtesse » devient, par un troisième mariage, sous le nom d’épouse de Madame de Blanquefort, la femme respectable de l’héritier d’une noble lignée de gros planteurs, établie là depuis trois générations.

Je n’étais plus une pauvre orpheline du Royaume de France ni une fille du Roy envoyée en Neuve-France afin de contribuer au peuplement de cette terre de neige perpétuelle, ni une rescapée de l’île de Saint-Domingue, ni non plus une Juive errante mais désormais une Blanche de la Martinique.

Une Blanche créole…

Le récit, en partie linéaire, est, d’une part, astucieusement ponctué de retours en arrière éclairant, au juste moment, telle unité narrative sur les tenants de quoi le lecteur est amené à s’interroger, et d’autre part interrompu par des extraits de ce qui est présenté par la narratrice comme étant des extraits de son « cahier » intime, dans lequel elle s’adresse à elle-même à la deuxième personne.

Ces inserts, qui eussent pu casser le rythme de l’enchaînement des péripéties, sont des pauses bienvenues permettant au personnage, entre des bouffées de nostalgie provoquées par de vagues remontées d’une brève période de petite enfance heureuse chez une nourrice aimante, d’exprimer sa vision, son appréciation des choses vécues, de s’interroger sur ce qu’elle découvre, ce qu’elle tente de comprendre de la destination (métaphysique) des situations dans lesquelles elle se retrouve, de chercher un sens, une morale, voire une justification aux contextes historiques, sociaux, politiques, philosophiques des divers microcosmes dans lesquels elle doit, bon gré mal gré, l’un après l’autre, s’intégrer.

« Tu finis par comprendre qu’aux yeux de l’espèce masculine, la féminine n’est qu’un ventre. Un ventre qui sert à procréer. Parce que la colonie a besoin tantôt de bras comme en Nouvelle-France, tantôt d’enfants blancs comme à Saint6domingue et à La Martinique où Nègres et Mulâtres menacent de submerger les colons ».

Par les yeux, les pensées, les réactions de Marie-Héloïse, l’auteur lui-même se livre à une critique indirecte, latente mais sans concession de la société française du XVIIe siècle, tant métropolitaine que coloniale, de la condition des esclaves (du point de vue, ici, généralement, des maîtres), des préjugés raciaux à l’encontre des peuples indigènes, de l’emprise de la religion, des superstitions locales, de l’exil, de la recherche de soi, des rapports de caste et de classe, du statut de la femme, de la brutalité de l’entreprise expansionniste européenne dans sa globalité.

Tout cela est écrit dans un français rehaussé de termes d’époque et enrichi d’expressions québécoises puis créoles. C’est la langue de Raphaël Confiant, c’est parfois surprenant, c’est toujours savoureux, le trait d’exotisme n’étant jamais forcé.

En filigrane, s’inscrit de manière récurrente, indélébile, la question essentielle, qui deviendra d’autant plus cruciale pour Marie-Héloïse quand, à la Martinique, elle est affublée d’une identité fallacieuse :

« Qui étais-je pour de vrai ?

Marie-Héloïse Levasseur-Guillemot de Laforgue, cette créature que j’avais peine à concevoir comme étant moi, moi-même, était la captive de son erratique passé. »


Patryck Froissart

Plateau Caillou, jeudi 22 janvier 2026


Né en 1951, au Lorrain (Martinique), Raphaël Confiant a publié plusieurs livres en langue créole (Bit ako-a, 1985 ; Kod Yanm, 1986 ; Marisosé, 1987), avant de se lancer dans l’écriture en français avec Le Nègre et l’Amiral (1988) qui connaîtra un grand succès. Une trentaine de romans suivront, dont beaucoup primés, tel Eau de Café (Prix Novembre 1991) qui s’inscrivent dans le droit fil du mouvement littéraire de la Créolité dont Raphaël Confiant est l’un des chefs de file avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. L’auteur est actuellement maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane (Source FNAC). Au Mercure de France, il a publié, entre autres : Brin d’amour ; Nuée ardente ; La panse du chacal ; Adèle et la pacotilleuse ; Case à Chine ; L’hôtel du Bon Plaisir (prix AFD).


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A propos de l'écrivain

Raphaël Confiant

 

Né en 1951, au Lorrain (Martinique), Raphaël Confiant a publié plusieurs livres en langue créole (Bit ako-a, 1985 ; Kod Yanm, 1986 ; Marisosé, 1987), avant de se lancer dans l’écriture en français avec Le Nègre et l’Amiral (1988) qui connaîtra un grand succès. Une trentaine de romans suivront, dont beaucoup primés, tel Eau de Café (Prix Novembre 1991) qui s’inscrivent dans le droit fil du mouvement littéraire de la Créolité dont Raphaël Confiant est l’un des chefs de file avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. L’auteur est actuellement maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane (Source FNAC). Au Mercure de France, il a publié, entre autres : Brin d’amour ; Nuée ardente ; La panse du chacal ; Adèle et la pacotilleuse ; Case à Chine ; L’hôtel du Bon Plaisir (prix AFD).

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)