Marie-Hélène Lafon, Hors champ (par Gilles Cervera)
Marie-Hélène Lafon, Hors champ, éd Buchet.Chastel, 170pp, 19,90€
Le livre sous le livre, le livre avant le livre
Elle le regarde aux yeux.
Drôle d’expression. Qui ouvre à une langue propre, celle de Marie-Hélène Lafon.
On regarde plutôt dans les yeux. Pas Marie-Hélène Lafon de la Santoire et des monts du Cantal, des fromages en affinage et des fermes au bout des mondes. Là, dans ces paysages-là, on regarde aux yeux.
C’est d’ailleurs une chose bien difficile de regarder aux yeux. Ça voudrait éviter le face à face, ça pourrait empêcher de regarder en face et, avantage certain, ça remplacerait l’usage de la parole.
Comment dans ces campagnes de neige épaisse, de vents vifs, de pas alourdis et de chemins sans fin le lien a-t-il lieu ? Comment la parole passe ? Comment les dos voûtés se tournent, les regards se perdent, souvent plus bas, qui évitent ce que nous nommons, un peu urbains, vaguement normalisés, soi-disant modernes, des conversations.
Lafon décrit un monde où les conversations sont au mieux des répétitions, des attendus. Peu surprend quand une sœur, Claire et son frère, deux ou trois fois l’an se retrouvent.
Elle vient de Paris. Lui reste entre boue et blizzard, on veut dire père et mère.
Ils se retrouvent, ce qui veut dire être moins loin l’un de l’autre. Géographiquement. Spatialement. Entre le territoire psychique de l’une et les tracteurs de l’autre. Disons qu’ils se retrouvent dans les mêmes parages sinon les mêmes partages. Pas si proches car plus proches, les corps n’y survivraient pas. Des corps de bottes, sans peau, des corps de cirés lourds, ou, sur la tête, bonnet ou visière.
La voiture garée exprime l’arrivée de la sœur, sa présence. Cela peut suffire. Une fenêtre aux volets ouverts la confirme ou une invitation avec les mêmes mets et les mêmes mots qui vont être dits, mâchés et remâchés, les mêmes chaque année.
Plus tard, dans la nuit, elle a entendu ses pas dans l’escalier ; le lendemain matin, une assiette, un verre, des couverts étaient posés dans l’évier.
Les indices du frère sont patents. Le bruit de ses pas suffit. La sœur l’entend. Les points virgules appartiennent au style net et classique de l’auteure.
Marie-Hélène Lafon écrit Hors champ, un ensemble de textes déjà parus séparément qu’elle recoud ici sans risque de lourdeur. Grand art de la brodeuse.
Sa langue est fragile.
De plus en plus âpre.
La violence qui sourdait déjà dans Histoire du fils ou Les sources pousse encore. On est passé de l’ampleur douce des andains aux moiteurs du huis clos. On craint du père.
De ses éclats.
Le fils surtout, qui prolonge les gestes du père. Il y a aura d’autres livres où l’on craint que la bagarre ne soit plus une menace, que les coups ne soient plus dans les dos qui se tournent ou les silences mais des coups de coups. Ou des cordes au cou.
Marie-Hélène Lafon écrit à l’os qui, de plus en plus, saigne.
Sans doute après que la parentèle ne soit plus là, en vie, pour lire les livres de la fille partie à Paris, devenue professeure, qu’on aligne sur l’étagère, avec fierté pour la mère, sans commentaire pour le père. Sans doute est-ce possible aujourd’hui ce qui était retenu auparavant. Les coups littéraires rendent aux coups des corps.
Il y aura d’autres mots.
Attendus.
Il y aura des troupeaux. Mais on ne reviendra pas sur l’affinage du fromage délégué à la laiterie du bourg, à Condat, une si grande défaite pour le père. Un confort pour le fils qui n’en ronge pas moins son frein.
À l’étable, il sera seul ;
Et cette parole de la sœur au frère, dis-moi quand il faut que ça se termine. Pas le livre. La vie rude, la vie raide de paysan des monts du Cantal avec l’eau moirée de la Santoire, l’âme de Claire, alias Marie-Hélène Lafon.
On craint chez Lafon que tout se termine mal. Pour elle, pour la ferme, pour le frère. À quoi nous prépare-t-elle ? À quoi se prépare-telle ?
Elle pense à sa phrase, la phrase qu’elle dit à son frère quand elle ne sait plus comment faire face ; si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi.
Hors champ est un livre point-virgule.
Respiration avant grand saut.
La lire, l’attendre, l’espérer, malgré ce désespoir qui court, comme une rivière sous une rivière, comme un cours d’eau souterrain, comme un livre dans le tréfonds du livre. Subtil et puissant.
Gilles Cervera
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