Mange-Monde, Serge Brussolo (par François Baillon)
Mange-Monde, Serge Brussolo Folio Science-Fiction – 160 pages – 7,60 €
À juste titre, Serge Brussolo est considéré comme l’un des écrivains les plus imaginatifs et les plus inventifs de la littérature française contemporaine. Force est de nous rappeler, grâce à lui, que la jouissance de la création passe par tout un échafaudage puisant parmi les rêveries les plus folles – à tel point qu’on se demande si, au sein des publications actuelles, certains s’en souviennent. Car Serge Brussolo ne se contente pas de rêver avec gratuité. Son extravagance – on le réalise au fil de notre lecture – est suffisamment construite et cohérente pour faire écho, plus qu’on ne le croie, à nos préoccupations les plus profondes.
Dans ce futur fantasmé, la surface terrestre s’est considérablement réduite. Les côtes de tous les pays ont été progressivement grignotées, poussant les populations à migrer vers l’intérieur des terres. Si la véritable origine du phénomène demeure assez inexpliquée, la légende de Mange-Monde, sorte de géant affamé venu des profondeurs de l’eau, gagnera l’esprit des plus jeunes, et notamment de Mathias, notre héros. Cependant, le rétrécissement des nations, devenues des atolls, n’est pas l’unique constatation que fait l’humanité : la nature des océans elle-même s’est transformée, s’est presque solidifiée. Les objets peinent à s’y enfoncer (et sans doute en a-t-on trop rejeté), comme s’il s’agissait d’un sirop épais – on pourrait presque marcher à leur surface : « L’étrave la fendait sans provoquer une seule éclaboussure, sans bruit non plus. À l’arrière les remous de l’hélice avaient du mal à faire naître un sillon d’écume. » (p. 10)
Dans cette atmosphère cauchemardesque, un ciel couleur de plomb semble surplomber toutes les têtes. Obsédée par une œuvre ultime à réaliser, la mère de Mathias, une sculptrice de talent, perd la raison et, tandis que les vibrations terrestres se font plus menaçantes, refuse l’ordre d’évacuation. Mathias est encore très jeune : séparé de sa mère, il est repéré pour ses dons de dessinateur et presque obligé de se former en tant qu’artiste. À vrai dire, il n’aura pas exactement le choix de sa liberté artistique. L’enjeu est de taille, si tant est qu’on parvienne au bout de sa formation : bientôt, il s’agira, voguant d’une île à une autre, de dynamiter certaines surfaces pour les reconfigurer ensuite, à l’image de ces villes qui avaient autrefois conquis le cœur et les yeux des hommes. La différence est qu’une fois réapparues, ces villes n’existeront plus que dans un modèle réduit.
L’extrapolation des délires et désirs humains, mise en scène ici par Serge Brussolo, participe nécessairement de son ironie. Certes, on peut admettre qu’il use parfois de quelques facilités stylistiques – ceci advient surtout quand, au sein d’une narration assez dense, il cherche à mêler la voix de Mathias en ayant recours à un ton familier. Ses personnages n’en sont pas moins de chair et d’os, animés de motivations morbides, tout comme l’est cette planète en pleine déflagration sur laquelle ils ne savent plus réellement comment vivre – assurément, certains voudraient la quitter, d’autres ont d’ailleurs réussi à se faire une place permanente sur la Lune. En attendant, les enfants eux-mêmes semblent devenir des bêtes curieuses : ainsi, le jeune fils de Mathias ne souffre pas uniquement de déficience intellectuelle, il nourrit une étrange haine contre son père…
Faudrait-il toujours caractériser un ouvrage de fiction avec une part politique ? En tous les cas, Serge Brussolo nous avertit, dirait-on, des pires errances de l’humanité quand une terre d’habitation se désagrège. Néanmoins, avec ce livre, la création artistique est encore plus au centre de ses questionnements : il y dénonce le phénomène de modes et de l’art soumis au vent de l’actualité, la versatilité des goûts, les intérêts qui peuvent lier un gouvernement au talent d’un artiste – et le pendant fatal qui est son envers… Homme abîmé, Mathias est au fond un cœur pur, un artisan, fidèle à ses affinités de toujours, encore traversé par des rêveries qui peuvent l’immobiliser au bord de l’eau, entrevoyant parmi ses visions une île de légende où des têtes molles attendent d’être remodelées, pleines de reconnaissance, par ses mains. Reste que le compte à rebours a commencé, minuté par des chapitres aux chiffres inversés ; nous aurons pourtant bien notre dernier chapitre.
Bien que n’ayant pas lu l’entièreté de l’œuvre foisonnante (c’est le moins qu’on puisse dire) de Serge Brussolo, on ne peut s’empêcher, avec Mange-Monde, de percevoir des échos avec des titres comme La Planète des Ouragans ou Nouchka et le géant à la barbe verte : « C’était une vilaine figure blême, décolorée par l’immersion prolongée, flanquée d’horribles petits yeux de poisson. Une barbe verte, dégoulinante, pendait du menton, ses poils entremêlés d’algues. » (p. 25) Le romancier fait même directement référence à l’une de ses œuvres, Docteur Squelette. Ceci prolonge l’idée de cohérence chez cet écrivain merveilleusement fou : il n’est pas étonnant, au demeurant, que des éléments se répondent dans un champ de visions qui interpellent autant qu’elles subjuguent.
Si Serge Brussolo semble s’écarter volontairement des médias, si ses heures de gloire se situent essentiellement entre les années 1980 et 2000, il est toujours un écrivain actif, fidèle à ce qui l’anime et l’enthousiasme, et il est incontestable qu’il nous vaille de continuer à le lire et à le découvrir.
François Baillon
Serge Brussolo
Né en 1951, Serge Brussolo a été un écrivain phare de la collection Présence du futur chez Denoël. Il a exploré massivement les genres du fantastique, de la science-fiction et du thriller. Il a reçu le Grand prix RTL-Lire pour La Moisson d’hiver en 1995 et le Grand prix Paul-Féval de littérature populaire, décerné par la SGDL, pour Le Château noir en 2004. Il est également l’auteur de la série à succès pour la jeunesse Peggy Sue et les fantômes (13 volumes), traduite en une trentaine de langues. Depuis 2020, ses œuvres sont publiées ou republiées chez H&O Éditions.
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