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Maman aime danser, Didier Pobel

13.09.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Jeunesse

Maman aime danser, éd. Bulles de savon, août 2016, 76 pages, 12 €

Ecrivain(s): Didier Pobel

Maman aime danser, Didier Pobel

 

Dès les premiers paragraphes, le lecteur devine l’argument de ce court roman. On est en novembre, un lundi pas comme les autres. Tom l’enfant ne va pas à l’école, son week-end se prolonge chez sa mamie Léa chez qui les habitudes semblent bouleversées. La télévision reste éteinte, Mamie semble absente dans les jeux qu’elle propose et il y a cette phrase, restée en suspens : Tu sais que maman aime beaucoup danser. L’enfant s’intrigue de cet inachevé. Oui, maman aime danser. Et dans cette maison on danse, on met de la musique, ou on va au concert, et Tom pendant ce temps découvre des trésors chez sa mamie Léa. Le bonheur simple dans la vie de l’enfant.

On est lundi et Tom raconte. Pas d’école, un silence pesant, des comportements d’adultes étranges, qui se serrent dans les bras. Et mamie qui a un gros rhume mais pas avec les mêmes « micorbes » puisqu’elle peut encore faire des câlins.

Les deux premiers chapitres, dans la voix de l’enfant, révèlent à la fois l’incompréhension du monde, l’angoisse et le désespoir des adultes. Les images poétiques et drôles rapportées par l’enfant se heurtent au silence, aux larmes cachées des adultes et cette confrontation figure le chaos matériel et affectif dans lequel les adultes se débattent. Et l’auteur de reprendre la parole : On ne savait pas d’où venait ce qui pourtant, soudain, touchait tout le monde […] Tout ce qui, dans un inquiétant silence, parlait à tout le monde d’une chose incompréhensible.

Et comment dire à cet enfant la terrible vérité ?

Le mardi, le temps paraît long. Toujours pas d’école… Le journal oublié est ouvert sur une page remplie de photos : Des têtes de gens […] ça faisait un peu penser à un jeu de cartes […] Là, presque au milieu, c’était elle. La grand mère et le papa vont expliquer, ou tenter de le faire. Tom entend des mots nouveaux, nous parle de ses confusions : il y a des « fous », de la musique, un concert. Concert devient cancer, donc on peut espérer guérir, maman serait là pour Noël ; et un mot qui se détachait du reste. Cachnicof.

Le quatrième et dernier chapitre nous emmène en novembre 2025. Tom a grandi. Il fréquente le collège Cabu. C’est le temps du souvenir et des minutes de silence. Son père l’emmène sur les lieux. « Ses yeux étaient pleins de brouillard lorsqu’il a balbutié : “avec Mamie, on ne savait pas comment te le dire ». Ils déjeunent à une terrasse où il y a aussi une plaque. […] Moi j’étais pressé, j’avais foot l’après-midi. […] Et ce fut comme d’habitude, sans avoir presque parlé, nous nous sommes dit beaucoup de choses.

La voix de Tom, sa relation au monde, la drôlerie de ses interprétations nous renvoie en pleine face, et avec une force décuplée, la folie, le non-sens et l’horreur de ce qui nous touche malheureusement encore. C’est une écriture vive et riche qui permet cette prise de conscience. Notre monde vu par Tom, la simplicité des choses s’impose au milieu de ce chaos. La musique est présente, assassinée mais inséparable de notre quotidien. Des vers de chansons deviennent des phrases, pour mieux mettre en avant l’imprégnation de notre quotidien. Et avec elle la vie continue, la menthe à l’eau que sirote Tom est celle de la fille aux yeux menthe à l’eau, comme étaient verts les yeux de maman… et Papa savoure longuement sa première gorgée de bière.

La note éditoriale propose ce texte à la lecture à partir de 13 ans. Certes, il a le charme de l’enfance dans la langue de Tom. Ses bons mots, le dévoilement naïf et tendre de sa vision du monde prêtent à sourire et peuvent accrocher un lecteur adolescent. Mais la subtilité de l’écriture et de l’architecture de ce récit touchera davantage encore l’adulte. L’émotion qui émane de ce texte tient davantage à la mise en lumière de l’absurde qu’à la compassion à l’égard des personnages que le texte n’appelle pas. Et cette pudeur et cette retenue font toute la force de ce récit.

 

Christine Perrin-Lorent

 


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A propos de l'écrivain

Didier Pobel

 

Didier Pobel est un poète, romancier et critique littéraire français né en 1952 à Bény, dans l’Ain. Après des premiers textes publiés à 22 ans il collabore à Esprit, puis à La Nouvelle Revue française de 1988 à 1995, sous l’égide de Jacques Réda. Après avoir enseigné quelque temps, il se consacre par la suite au journalisme et à la critique littéraire, principalement au Dauphiné Libéré, parallèlement à son activité d’écrivain. Il est membre du jury du prix Kowalski de la Ville de Lyon.