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Ma dernière séance, Marielle, Broca et Belmondo, Thomas Morales (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché 25.03.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Côté écrans, Récits, Pierre Guillaume de Roux éditeur

Ma dernière séance, Marielle, Broca et Belmondo, Thomas Morales, janvier 2021, 126 pages, 15 €

Edition: Pierre Guillaume de Roux éditeur

Ma dernière séance, Marielle, Broca et Belmondo, Thomas Morales (par Philippe Chauché)

 

« Lui qui jouait les chambellans flamboyants, n’était que timidité, colère rentrée et échappées solitaires. Sa manière de suspendre le temps, de le charger de mille reflets, de nimber la phrase d’une incertitude, il était le seul à pratiquer le funambulisme sur grand écran, entre introspection et ridicule, entre grandiloquence et détachement » (L’ami de la famille, Un moment d’égarement avec vous, Jean-Pierre).

Ma dernière séance, Marielle, Broca et Belmondo, est l’un des derniers livres publiés par Pierre Guillaume de Roux (1) avant sa disparition, le 11 février dernier. Un livre comme il les aimait : curieux, audacieux, drôle, piquant, un rien nostalgique d’un temps précieux où le cinématographe aimait ses comédiens, ses scénaristes et surtout ses spectateurs, un cinéma qui n’avait pas honte qu’on le qualifie de distrayant, de léger, parfois loufoque, maniant avec humour des réflexions au vitriol sur la société de son temps, toujours réjouissant et fantaisiste.

Ma dernière séance est un livre inspiré et inspirant, qui aurait pu être signé par un Hussard (2), qui aurait eu la très bonne idée de ressusciter. Thomas Morales porte à merveille l’habit de Hussard, celui de Blondin, de Déon, de Franck, de Nimier, sa plume, qui a le tranchant d’une épée, pétille de désir, comme le regard de Jean-Pierre Marielle dans Les Galettes de Pont-Aven, et son style virevolte comme Jean-Paul Belmondo dans L’Incorrigible – Il monte dans un cabriolet Jaguar comme on chevauche un cheval mustang, les dandys peuvent se rhabiller. L’écrivain funambule excelle dans les portraits qu’il dessine de Jean-Pierre Marielle et de Philippe de Broca, en quelques mots il résume une scène, et possède l’art du bref, de la phrase sans graisse, musclée comme Belmondo dans Le Professionnel. Portraits à la mine d’or, d’un comédien et d’un réalisateur d’un autre temps, un temps où l’amour des mots et des dialogues se partageaient. Ses bornes existentielles, son âge d’or – Au regard des standards actuels, Jean-Pierre Marielle, Philippe de Broca et Jean-Paul Belmondo sont probablement trop machistes, trop hétéros, trop genrés, trop « vieux monde », trop irresponsables, trop seigneurs aussi. Thomas Morales joue avec ses souvenirs, ses premiers frétillements amoureux, ses premières passions pétillantes, et les films dont il se souvient, qu’il résume en trois lignes, comme il résume sa vie et sa passion pour Julia : Une fille qui regarde Le Cerveau au lit et qui éclate de rire aux âneries de Bourvil est une fille que vous ne devez plus jamais perdre. Il y a chez l’écrivain une passion gourmande et grivoise pour le cinématographe, ici celui de Philippe de Broca, hier celui de Max Pécas, une passion pour les jolies comédiennes, les comédies endiablées, des dialogues rutilants comme de belles voitures italiennes, et une passion parallèle pour les mots et les phrases qui s’embrasent, et enflamment son roman.

« On aime le cinéma de Philippe de Broca pour sa farce pétaradante, son fond de mélancolie inguérissable et puis pour le choix lumineux de toutes ses actrices. Son œil les rendait inaccessibles et fragiles. Sa lumière les nimbait d’une force d’attraction peu commune » (Une nostalgie françaiseLa liberté suspendue de Philippe de Broca).

Thomas Morales défend ici un cinéma vivant, vivifiant, tonitruant, qui respire la vie, la peau, un cinéma à fleur de mots, toutes gorges offertes, où les répliques se boivent à la régalade. L’écrivain fait crisser ses phrases dans les virages les plus dangereux, il a la métaphore amoureuse et parfois sulfureuse. Comme McEnroe, ce n’est pas un écrivain de fond de cours, il s’installe près du filet, il court, se croise, et fait jaillir en étincelles sa petite balle jaune, il vole et s’envole dans des phrases rigoureuses et rieuses, et s’il le faut, il grogne après l’arbitre, s’emporte avec style et conteste sans rire, mais en souriant intérieurement, une balle adverse, et lève sa raquette livre, aux lèvres et aux rêves.

 

Philippe Chauché

 

(1) Pierre-Guillaume de Roux lançait la maison d’édition qui portait son nom il y a une dizaine d’années, après avoir travaillé notamment à la Table Ronde, chez Julliard et aux éditions du Rocher. Éditeur indépendant, il ne se cachait pas d’être « de droite », et défendait des écrivains comme Richard Millet, publiait Roland Jaccard, on lui doit également l’édition de la correspondance « complète, définitive, et en partie inédite » de Dostoïevski ou encore une anthologie de Confucius traduite par Ezra Pound. Il était le fils de Dominique de Roux qui avait notamment fondé la revue Les Cahiers de l’Herne.

(2) Certains parlent d’un mouvement littéraire, né dans les années 50, d’autres, comme Antoine Blondin, « d’une sorte de club », qui comptait à l’origine et à ses côtés : Roger Nimier, Jacques Laurent, et Michel Déon.

 

Thomas Morales a notamment écrit Adios (Pierre-Guillaume de Roux, Prix du Coup de Shako des Hussards 2017), Belmondo et moi (Nouvelles Lectures), Un été chez Max Pécas (Pierre-Guillaume de Roux), ou encore Paris-Berry, Nouvelle Vague (La Thébaïde).

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A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit et écrit à St-Saturnin-les-Avignon. Journaliste à Radio France durant 32 ans. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » (Editions Atlantica), et récemment " En avant la chronique " (Editions Louise Bottu) reprenant des chroniques parues dans La Cause Littéraire.

Il publie également quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com