Identification

Lettre à Arnaud Genon sur une « passion circulaire » (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham le 04.01.23 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Fous d’Hervé, Correspondance autour d’Hervé Guibert, Arnaud Genon, Presses Universitaires de Lyon, septembre 2022, 176 pages, 15 €

Lettre à Arnaud Genon sur une « passion circulaire » (par Patrick Abraham)

 

« Cette conduite, à la fois très affective et très surveillée, très amoureuse et très policée, on peut lui donner un nom : c’est la délicatesse »

(Barthes, Fragments d’un discours amoureux)

Monsieur,

Je vous remercie pour votre livre. J’ai toujours scrupule à être sollicité par un auteur ou un éditeur car on attend de moi, je l’imagine, en la circonstance, si je rédige une chronique, un plein éloge qu’il serait discourtois de nuancer. Or j’ai été vite rassuré : c’est un bel hommage, un bel « exercice d’admiration » que vous nous offrez là. Je le dis avec d’autant plus de sincérité que si j’ai été, à la fin du siècle dernier, un lecteur régulier mais critique de Guibert, l’autofiction, dont vous êtes un spécialiste, ne me touche plus guère aujourd’hui – parce qu’elle prolifère, jusqu’à sa consécration par un prix Nobel ?

1) Le titre :

Il renvoie à l’un des plus troublants récits de Guibert de la période pré-SIDA, Fou de Vincent, publié aux Editions de Minuit en 1989, et résume bien votre projet : contacter des proches ou des fervents d’H.G. – des fous d’H.G., donc – pour qu’ils racontent comment ils ont rencontré ses livres et quel échos ceux-ci ont produits en eux, ce qu’ils conservent de cette rencontre, ou quelle relation ils ont pu entretenir avec l’écrivain s’ils ont croisé sa route.

2) Le dispositif :

Pour simplifier les choses, vingt-trois chapitres se rattachant à un thème guibertien ou à un aspect du travail guibertien avec une introduction personnelle, une lettre adressée à l’un de vos correspondants et la réponse plus ou moins longue de celui-ci.

3) Une « machine désirante » :

Cette ingénieuse combinaison, qui constitue une espèce de roman à voix multiples dont les personnages secondaires seraient réels mais dont le profil du personnage principal, muet, ne se distinguerait que par ce qu’on dit de lui, a le mérite d’éclairer l’œuvre et l’auteur de l’œuvre (tant il est difficile de les dissocier ; tant l’auteur s’est écrit dans et par l’œuvre) sous différents angles, faisant de votre ouvrage, pour reprendre en la détournant une expression de Deleuze, une « machine désirante ».

Oui, « machine désirante » dans la mesure où les livres de Guibert, grâce à vous, redeviennent désirables, où vous suscitez un désir de retour à Guibert chez ceux qui en ont été des familiers, ou un désir de découverte. Il est curieux de constater, d’ailleurs, comme une infiltration guibertienne : on retrouve chez certains épistoliers, parfois (je pense à Laurent Kiefer, à Mathieu Simonet, à Christopher Cavallo, mais je m’égare peut-être ; à vous en deux ou trois occasions), des tics syntaxiques (le mot n’est pas pour moi péjoratif) propres à H.G., ce qui montre bien quelles traces son côtoiement, même de façon involontaire, a laissées.

4) Une « passion circulaire » :

Comme c’est inévitable avec un tel dispositif, l’intérêt varie selon les pages, et nos humeurs. Des lettres m’ont captivé, d’autres moins. Chacune se justifie. J’ai beaucoup aimé la première, de Christine Guibert, la compagne de Thierry Jouno, le grand amour de Guibert, emporté lui aussi par le SIDA. Il l’épousa, vous le rappelez, peu avant sa mort (ni le PACS ni le mariage pour tous n’avaient été votés), pour qu’elle et Thierry devinssent ses héritiers. Elle donne le ton du recueil, dresse un double portrait magnifique.

J’ai aimé le précieux témoignage de Philippe Mezescaze, premier amant de Guibert pendant l’adolescence, sur leurs années rochelaises. J’incite ici à se reporter à Deux garçons (Mercure de France, 2014).

J’ai aimé que de jeunes écrivains prennent la parole. En une époque où le commerce des livres se réduit souvent à une marchandisation standardisée, satisfaisant des goûts paresseux, et où les « réseaux sociaux » ont généralisé de nouveaux modes de communication et d’affichage de soi autant attrayants qu’effrayants, accentuant nos complaisances, il est heureux qu’on continue à lire Guibert, à l’interroger, à s’interroger à partir de lui. Comment nous jugerait-il ?

J’ai aimé que la fascination de Guibert pour l’image et la photographie, comme pratiquant et comme journaliste au Monde, ne soit pas oubliée grâce aux textes si justes de Guillaume Ertaud et de Bernard Faucon.

J’ai aimé l’ample réponse de René de Ceccatty, biographe de Pasolini, d’Elsa Morante, de Violette Leduc, traducteur d’Umberto Saba (du merveilleux Ernesto en particulier), qui nous oblige à réfléchir à des questions inconfortables : un roman non autobiographique comme Vous m’avez fait former des fantômes (Gallimard, 1987), par son sujet, sa crudité, sa « violence insoutenable » (s’indignerait-on dans les colonnes de Télérama), serait impubliable en effet de nos jours puisque la création littéraire est soumise en permanence, désormais, aux injonctions comminatoires de la morale et aux pressions des « associations », et puisque la notion même de littérature dans sa scandaleuse singularité, sa splendide inutilité, et avec son droit au fantasme, n’est presque plus comprise par nos contemporains. Diverses « affaires » récentes l’ont prouvé. Sade, malgré son admission dans la Bibliothèque de la Pléiade, ne sortira pas de sitôt de Vincennes.

J’ai aimé la manière dont vous intitulez vos chapitres : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » ; « Un corps favorable » ; « Fidélité » ; « Encore le corps » ; « La sarabande », etc.

J’ai aimé les lettres de Laurent Herrou (« Je saisis cette main, Arnaud, et comme on traverse l’obscurité, ensemble, pour ne pas se perdre, je marche à vos côtés, Hervé et toi »), de Jeffrey Zuckerman (traducteur d’H.G. en anglais), de Fabio Libasci (« Pourquoi Hervé ? Pourquoi Hervé ? Je ne sais pas, je ne sais rien ; il s’est imposé à moi, têtu et irremplaçable, j’ai dû céder »), d’Alexandre Lacroix. Il faudrait les mentionner toutes mais l’espace manque, et je ne voudrais pas lasser votre attention. J’ai envie comme vous de me rendre à l’île d’Elbe, de mettre mes pas dans des pas, de vérifier un souvenir.

Comme le note Alexandre Lacroix, c’est par la radicalité très maîtrisée de son style, l’engageant dans une aventure vertigineuse, qu’H.G. demeure vivant (il subit lui-même, je l’ai précisé dans une précédente chronique, l’influence de Flaubert, de Duvert, de Robert Walser, de Thomas Bernhard) alors que tant d’épigones maladroits, de rentiers et de rentières de l’autofiction, à cause de la laideur obscène de leur langue, s’éloignent déjà parmi les ombres : vous ne serez pas d’accord avec moi, je le suppose.

Charitable, je ne citerai personne.

J’ai regretté les absences de Mathieu Lindon, mais nous avons par bonheur son Hervelino (P.O.L., 2021), et d’Eugène Savitzkaya.

5) Clausule :

Barthes fit la connaissance d’H.G. vers 1977 et s’éprit de lui ; il fut repoussé lorsqu’il tenta de sensualiser leur amitié : s’il n’avait pas été renversé par une camionnette, le 25 février 1980, et s’il avait été ainsi témoin de l’épreuve terrifiante mais révélatrice que fut pour H.G. le SIDA – trajet vers la dégradation et la mort mais aussi, dans l’affrontement journalier des mots et des phrases, construction de soi[1] –, comment le prudent discours sur « la déesse H. », « la transgression », « la préférence », « le sexy » (cf. R.B. par R.B., Seuil, 1975, pages 68, 70, 160-161 et 167) aurait-il évolué au tournant des années 90 ? Malade, aurait-il eu le courage comme Jean-Paul Aron de sortir de l’ambiguïté ?

J’ai commencé à lire Guibert en 1988, pendant mon service militaire, si ma mémoire ne me trompe pas. Il a combattu mon ennui, m’a aidé à supporter la sottise environnante. Je l’ai accompagné jusqu’à sa disparition, en décembre 1991, puis après celle-ci, et m’en suis distancié. Dans mon cheminement hasardeux, ses récits, avec ceux de Genet, d’Augiéras, de Guyotat, avec la poésie de Cavafy, de Sénac, de William Cliff, ont joué un rôle déterminant – mais par modestie je m’arrêterai là car je n’ai pas la prétention de compléter cette « passion circulaire » par une vingt-quatrième ou vingt-cinquième lettre.

Je vous prie d’agréer, monsieur, etc.

 

Patrick Abraham

 


[1] Je conseille de consulter l’essai de Maxime Dalle Dans les braises d’Hervé Guibert (Louison Editions, 2021), que j’ai chroniqué dans cette revue.

  • Vu: 353