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Les mythes fondateurs de l’antisémitisme de l'Antiquité à nos jours, Carol Iancu (par Martine L. Petauton)

Ecrit par Martine L. Petauton le 14.01.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Essais

Les mythes fondateurs de l’antisémitisme de l'Antiquité à nos jours, Carol Lancu, Editions Privat – 2003 – 23 euros

Les mythes fondateurs de l’antisémitisme de l'Antiquité à nos jours, Carol Iancu (par Martine L. Petauton)

Ambitieux, et certains de s'interroger : un peu prétentieux, le sujet ? Mais l'auteur est professeur titré et compétent en histoire contemporaine à l'université, directeur de l'école des hautes études du judaïsme. C'est donc pour un sujet pareil – himalayen – l'homme qu'il fallait, capable de présenter à un public multiple et pas forcément historien, avec clarté, ce qu'il faut connaître du phénomène empoisonnant le monde depuis la nuit des temps. Ce livre dense, remarquablement synthétique, organisé à la façon d'un cours passionnant, avec ses repères faciles à consulter, est une boîte à outils se lisant quasi comme un roman.

Si, d'accord en cela avec Jules Isaac, il n'y eut pas « d'antisémitisme éternel », Il y eut un antijudaïsme païen très tôt dans l'Antiquité ; les Egyptiens regrettaient des coutumes par trop différentes, et pensaient les juifs « descendants de lépreux » ; il y avait déjà une diaspora, et l'allusion au « meurtre rituel » est chez Démocrite, tandis que l'antijudaïsme fort présent à Alexandrie, est de là, passé dans le monde romain – Tacite, par exemple. Globalement, on perçoit partout l'étrangeté ressentie par les religions polythéistes face au monothéisme.

Dès l'installation du Christianisme dans l'empire romain, la condition des Juifs connaît une détérioration constante (les Juifs sont nés pour servir d'esclaves aux chrétiens dit Saint Augustin), et les grands mythes peuvent s'enraciner, en double courant, un idéologique, un plus populaire : la filiation lépreuse, le « crime du déicide » accouchant du « rejet d'Israël par Dieu », et définissant « la dispersion comme châtiment » (alors que la diaspora est très antérieure).

L'antijudaïsme médiéval, qui dans tout l'Occident chrétien, fut une « valeur » constante avec des pics dramatiques, transforma les Juifs en parias. Les Croisades, par exemples et leurs massacres « en chemin » : « les 6 premiers mois de 1096 firent plus de 10000 victimes en Allemagne et en France du Nord. ». La législation, notamment papale, crée des signes distinctifs – proches de ce qui touchait pour d'autres raisons les lépreux, la rouelle de tissu jaune, le bonnet pointu et sa corne, relevant en sus de la discrimination, d'une volonté de ridiculiser et d'humilier. Des récits racontent les « meurtres rituels », afin d'obtenir du sang servant à fabriquer le pain azyme des fêtes de Pâques juives. On observe également beaucoup de « profanations d'hosties » nourrissant ces légendes. Pendant la Peste Noire du XIVème siècle, c'est le moment de « l'empoisonnement des puits » destiné à une belle carrière, se croisant avec l'image du « juif démoniaque » en ces temps de grande peur, tandis que s'installe celle du « juif usurier » pierre fondatrice s'il en fût, alors que le commerce de l'argent revenait pourtant aussi à des chrétiens comme les Lombards. Ce fut enfin l'époque des premiers grands ghettos. Il y eut au Moyen Age, aussi un antijudaïsme musulman, mais le statut était - seulement - celui des « autres » religions et les communautés juives purent vivre, durant certaines périodes, plus sereinement que dans le monde chrétien (ce sont des dhimmis - étrangers).

L'antijudaïsme persiste aux temps modernes, du côté catholique, mais aussi chez les Protestants, et la période de la Contre-Réforme impose « une fois par mois à la synagogue, l'écoute de sermons catholiques ». A la veille de la Révolution, 40000 juifs se concentrent en France, dans les petites enclaves du Comtat Venaissin papal ; des ghettos sous forme de villes. On sait la reconnaissance que la communauté juive doit à la Révolution, suivant un Mirabeau « le juif est plus homme encore qu'il n'est juif ». Si Les Lumières s'attelèrent globalement à une réforme en profondeur du statut des Juifs, Voltaire ne ménagea pas ses charges, s'attaquant à l'obscurantisme supposé des religions et de leurs coutumes ; « une judéophobie laïque », en quelque sorte.

Le XIXème siècle, celui des nationalités en marche, revivifia l'antijudaïsme ; le Juif, ses coutumes, sa religion, son parler, si différents, fut perçu comme « un corps étranger » là où il vivait, et il fut bruyamment demandé qu'il s'assimile. Le lien « entre paradigme nationaliste et identification au catholicisme » habite les écrits de Daudet, Maurras, et bien sûr Drumont. L'Affaire Dreyfus est minutieusement rappelée, utilisée comme la « structure » d'un antijudaïsme total, traversant la société et « parlant peuple » à satiété : ainsi ce camelot de Carpentras : « je vous présente un copain de Dreyfus, un petit youtre pur sang ; c'est pas ton pays ici, allez file, débarrasse le plancher, va un peu voir à Jérusalem si j'y suis ». Particulièrement virulent en Europe orientale (la religion orthodoxe ne ménagea pas sa peine) et en Russie tsariste où, à la fin du 19 ème, les juifs intellectuels furent rejetés au même titre que les révolutionnaires à l'œuvre, l'antijudaïsme revisita même le « meurtre rituel » ...

Précises, et axées sur l'importance des mythes – la pureté du sang, par exemple et leur permanence, sont les pages sur la Shoah. Jankélévitch avance l'idée que « les Nazis ne haïssaient pas les juifs, comme ils haïssaient les slaves, les communistes, les résistants, les gaullistes... »

Le mythe racial « à prétention scientifique » démarre le chapitre sur les mythes de l'antisémitisme moderne. L'antijudaïsme médiéval n'est pas raciste mais religieux, toutefois, l'idée de pureté du sang prend naissance à la fin du Moyen Age dans l'Espagne de la Reconquista transformant la judéité en un « gène pathologique » (Christian Delacampagne ». La notion très présente de race habita le XIXème siècle philosophe, littéraire, puis sociétal et politique ; Gobineau (« essai sur l'inégalité des races »), Wagner, Chamberlain, suivant Taine (« le sémite, mercantile, cupide, intrigant »). C'est dans cette « riche » période antisémite, que se construisit le mythe du complot judéo-maçonnique : « voter pour le Front Populaire, c'est voter pour la Franc–maçonnerie, et voter pour la franc-maçonnerie, c'est voter pour la dictature juive ».

De longues et précises pages démontent « le protocole des sages de Sion », ce faux notoire, né en Russie, construisant le mythe d'une conspiration juive mondiale, préfigurant avec les mêmes ressorts les fake news et autres pages noires des réseaux sociaux actuels. Texte faussement étayé scientifiquement, et se voulant « crédible » pouvant convaincre des populations éduquées validant l'écrit. Notons que le « protocole » est encore publié dans certains pays.

L 'antisionisme (terme datant de 1890, désignant la doctrine politique visant la résurrection d'un état juif) nous vaut des pages très renseignées sur sa virulence dans les états d'Europe de l'Est et en Union Soviétique, à partir de la création d'Israël.

L'étude de l'antisémitisme et de l'antisionisme dans le monde arabe, remonte au 19ème, rayonne au 20ème, se développe après 1947, et c'est surtout à partir de 1967 – guerre des 6 jours, qu'Israël est désigné comme un « état colonial, impérialiste et raciste ». A partir de là, écrit ce journal marocain : « aucune distinction ne doit être faite entre juifs et israéliens ». Le décliné est mené ensuite de la guerre des 6 jours à la seconde Intifada, et tout un chapitre est consacré aux mythes sous-tendant ce nouvel antisémitisme : le « complot sioniste mondial », « le sionisme assimilé au racisme », et « rapproché du Nazisme », des mythes médiévaux recyclés, comme l'affaire des puits devenue « empoisonnement de la nourriture ou des médicaments », le sang et le virus du Sida, la guerre biologique d'Israël, etc... Peut-être aurait-on pu attendre quelques lignes nettes sur la distinction antisionisme / antisémitisme dans notre monde géopolitique actuel, mais ce serait un autre livre ?

Enfin, le révisionnisme et le négationnisme des sinistres Faurisson et consorts, ne sont pas qu'une conclusion, à l'heure où disparaissent les derniers témoins parmi les rescapés des Camps.

Index et riche biographie terminent ce livre qui honore la bibliothèque historique de chez Privat.

Nécessaire, à tout historien, ce livre lumineux est, on l'aura compris, destiné à habiter le devant de la bibliothèque de tout honnête homme et citoyen du monde.


Martine L. Petauton


Carol Lancu, docteur ès lettres, professeur d'histoire contemporaine à l'université Paul Valery de Montpellier, directeur des hautes études du judaïsme, est aussi codirecteur du centre de recherches – Juifs, arméniens et Chrétiens d'Orient -


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A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)