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Les Malaquias, Andréa Del Fuego

Ecrit par Martine L. Petauton 26.11.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Langue portugaise, Roman

Les Malaquias, Éditions de l’Aube, octobre 2015, trad. Portugais (Brésil) Cécile Lombard, 218 pages, 17,90 €

Ecrivain(s): Andréa Del Fuego

Les Malaquias, Andréa Del Fuego

 

Entre deux passages de foudre, des montagnes d’outre-tombe et des vallées ennoyées, c’est l’histoire d’une famille, de ce qu’il en reste du moins : les Malaquias. Enfin, quand on dit « histoire », ne nous attendons pas au récit sage et ordonné d’une saga bien occidentale. On est au Brésil, en un temps déjà ancien. Alors, bien sûr, foin des chronologies et autres logiques obéissant au tangible ; ici, figurez-vous, et à égalité, morts et vivants se confondent. Ici on entre dans un univers au minimum magique. Pour son premier roman, Andréa Del Fuego décoiffe et charme au sens fort du terme.

Un coin perdu dans « la Serra Morena », la « montagne impraticable » du Brésil. Une nuit, un orage comme on en imagine là-bas. « Le cœur du couple en était à la systole, le moment où l’aorte se referme. La voie étant contractée, la décharge ne put la traverser pour rejoindre la terre. Au passage de l’éclair, le père et la mère inspirèrent, le muscle cardiaque reçut la secousse sans pouvoir l’évacuer. La foudre chauffa le sang à des températures solaires et entreprit de brûler tout l’arbre circulatoire. L’incendie interne obligea le cœur, ce cheval qui galope tout seul, à terminer sa course en Donana et Adolfo ».

Quasi les premières lignes du livre, nous donnant une idée assez précise du rythme d’une syntaxe plus que tonique, de la précision langagière, de l’étonnante force des personnages avec lesquels on est prié à cet époustouflant voyage. Là-bas, ailleurs. Ce sont les enfants de ces foudroyés qui nous ouvrent la porte de leurs vies. Qui, embauché à l’ancienne dans une plantation ; qui, recueilli chez une riche Arabe de Rio ; qui, bringuebalé dans les orphelinats, emportant son nanisme avec ses nippes. Tous, attachants. Fratrie qui traverse les années, les régions, et la « modernisation » du pays, en tentant de se reconstituer vaille que vaille. Étrange odyssée. Mine de rien, on en apprend pas mal sur cette société brésilienne, d’une époque pas nettement calée dans une chronologie, mais qu’on devine. Patchwork des strates qui l’ont constituée – on sent combien la pâte continue à lever et à cuire. L’orphelinat tenu par « les Françaises » n’étant pas le moins fouillé. Plaqué sur le soubassement des plantations restées immuables, à l’ombre toute puissante de leur maître à cheval, l’arrivée de l’électricité dans la vallée, le barrage, l’ennoiement du village, a des allures – fantastique ? science-fiction ? d’un onirisme très réussi. Bruits, couleurs, menaces et même nature prégnante ; tout résonne à la hauteur de ce pays neuf qui grandit en faisant craquer les jointures. On imagine la musique du film, qui – on l’espère – portera un jour le titre du livre…

L’absolu mélange, esprits déjà partis/esprits encore ici, baigne l’ensemble du récit, nous surprend d’entrée, puis fait partie de notre lecture : « Les trois femmes se pressèrent au bord du fourneau. Dans le pot, trois bulles émergèrent, c’était Geraldina qui réagissait avec vigueur à la haute température, tournoyant à l’intérieur d’un cerveau imaginaire, se contorsionnant comme une championne de hula hoop. L’air de la bulle ». Culture, rapports au monde, qui – on pense au Vaudou – colorent chaque geste et pensée de l’existence de chacun, naturellement, et en fusion curieuse avec l’autre monde qu’est la modernité, la technique…

Lire ce livre – on doit dire, plutôt, traverser cette narration, c’est aussi (et avec quel bonheur) se laisser interpeler par de multiples souvenirs de lectures du subcontinent américain ; là, c’est l’univers d’Isabel Allende ; là, celui d’Alejo Carpentier, et – mais oui, Cent ans de solitude tape à notre mémoire, plus d’une fois. Ce livre est de là-bas ; les sucs de la littérature sud américaine nourrissent donc naturellement, et son sujet, et sa facture.

Très réussi. Un magique voyage que ce Les Malaquias et que de promesses pour cet auteur, dont c’est, rappelons-le, le début dans le genre romanesque.

 

Martine L Petauton

 


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A propos de l'écrivain

Andréa Del Fuego

 

Andréa Del Fuego est née en 1975, auteur brésilien.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)